— Ah! pourquoi, pourquoi… Il faut que les métiers travaillent, je vous l'ai dit. Quand on a des tissages un peu partout, aux environs de Lyon, dans le Gard, dans l'Isère, on ne peut chômer un jour, sans des pertes énormes… Puis, nous autres qui employons parfois des façonniers ayant dix ou quinze métiers, nous sommes davantage maîtres de la production, au point de vue du stock; tandis que les grands fabricants se trouvent obligés d'avoir de continuels débouchés, les plus larges et les plus rapides possible… Aussi sont-ils à genoux devant les grands magasins. J'en connais trois ou quatre qui se les disputent, qui consentent à perdre pour obtenir leurs ordres. Et ils se rattrapent avec les petites maisons comme la vôtre. Oui, s'ils existent par eux, ils gagnent par vous… La crise finira Dieu sait comment!

— C'est odieux! conclut Robineau, que ce cri de colère soulagea.

Denise écoutait, en silence. Elle était secrètement pour les grands magasins, dans son amour instinctif de la logique et de la vie. On se taisait, on mangeait des haricots verts de conserve; et elle finit par se risquer à dire d'un air gai.

— Le public ne se plaint pas, lui!

Mme Robineau ne put retenir un léger rire, qui mécontenta son mari et Gaujean. Sans doute, le client était satisfait, puisque, en fin de compte, c'était le client qui bénéficiait de la baisse des prix. Seulement, il fallait bien que chacun vécût: où irait-on, si, sous le prétexte du bonheur général, on engraissait le consommateur au détriment du producteur? Et une discussion s'engagea. Denise affectait de plaisanter, tout en apportant des arguments solides: les intermédiaires disparaissaient, agents de fabrique, représentants, commissionnaires, ce qui entrait pour beaucoup dans le bon marché; du reste, les fabricants ne pouvaient même plus vivre sans les grands magasins, car dès qu'un d'entre eux perdait leur clientèle, la faillite devenait fatale; enfin, il y avait là une évolution naturelle du commerce, on n'empêcherait pas les choses d'aller comme elles devaient aller, quand tout le monde y travaillait, bon gré, mal gré.

— Alors, vous êtes pour ceux qui vous ont flanquée à la rue? demanda Gaujean.

Denise devint très rouge. Elle restait surprise elle-même de la vivacité de sa défense. Qu'avait-elle au coeur, pour qu'une flamme pareille lui fût montée dans la poitrine?

— Mon Dieu! non, répondit-elle. J'ai tort peut-être, car vous êtes plus compétent… Seulement, je dis ma pensée. Les prix, au lieu d'être faits comme autrefois par une cinquantaine de maisons, sont faits aujourd'hui par quatre ou cinq, qui les ont baissés, grâce à la puissance de leurs capitaux et à la force de leur clientèle… Tant mieux pour le public, voilà tout!

Robineau ne se fâcha pas. Il était devenu grave, il regardait la nappe. Souvent, il avait senti ce souffle du commerce nouveau, cette évolution dont parlait la jeune fille; et il se demandait, aux heures de vision nette, pourquoi vouloir résister à un courant d'une telle énergie, qui emporterait tout. Mme Robineau elle-même, en voyant son mari songeur, approuvait du regard Denise, retombée modestement dans son silence.

— Voyons, reprit Gaujean pour couper court, tout ça, c'est des théories… Parlons de notre affaire.