— Passez donc la carafe à Deloche, dit tranquillement Mignot. Il a soif.
Les rires redoublèrent. Ces messieurs prenaient des assiettes propres aux piles qui se dressaient sur la table, de distance en distance: tandis que les garçons promenaient le dessert, des pêches dans des corbeilles. Et tous se tinrent les côtes, lorsque Mignot ajouta:
— Chacun son goût, Deloche mange la pêche au vin.
Celui-ci restait immobile. La tête basse, comme sourd, il ne semblait pas entendre les plaisanteries, il éprouvait un regret désespéré de ce qu'il venait de faire. Ces gens avaient raison, à quel titre la défendait-il? on allait croire toutes sortes de vilaines choses, il se serait battu lui-même, de l'avoir ainsi compromise, en voulant l'innocenter. C'était sa chance habituelle, il aurait mieux fait de crever tout de suite, car il ne pouvait même céder à son coeur, sans commettre des bêtises. Des larmes lui montaient aux yeux. N'était-ce pas également sa faute, si le magasin causait de la lettre écrite par le patron? Il les entendait bien ricaner, avec des mots crus sur cette invitation, dont Liénard seul avait reçu la confidence; et il s'accusait, il n'aurait pas dû laisser parler Pauline devant ce dernier, il se rendait responsable de l'indiscrétion commise.
— Pourquoi avez-vous raconté ça? murmura-t-il enfin d'une voix douloureuse. C'est très mal.
— Moi! répondit Liénard, mais je ne l'ai dit qu'à une ou deux personnes, en exigeant le secret… Est-ce qu'on sait comment les choses se répandent!
Lorsque Deloche se décida à boire un verre d'eau, toute la table éclata encore. On finissait, les employés, renversés sur leurs chaises, attendaient le coup de cloche, s'interpellant de loin dans l'abandon du repas. Au grand comptoir central, on avait demandé peu de suppléments, d'autant plus que, ce jour-là, c'était la maison qui payait le café. Les tasses fumaient, des visages en sueur luisaient sous les vapeurs légères, flottantes comme des nuées bleues de cigarettes. Aux fenêtres, les stores tombaient, immobiles, sans un battement. Un d'eux remonta, une nappe de soleil traversa la salle, incendia le plafond. Le brouhaha des voix battait les murs d'un tel bruit, que le coup de cloche ne fut d'abord entendu que des tables voisines de la porte. On se leva, la débandade de la sortie emplit longuement les corridors.
Cependant, Deloche était resté en arrière, pour échapper aux mots d'esprit qui continuaient. Baugé sortit même avant lui; et Baugé d'habitude quittait la salle le dernier, faisait un détour et rencontrait Pauline, au moment où celle-ci se rendait au réfectoire des dames: c'était une manoeuvre arrêtée entre eux, la seule manière de se voir une minute, durant les heures de travail. Mais, ce jour-là, comme ils se baisaient à pleine bouche, dans un angle du corridor, Denise qui montait également déjeuner, les surprit. Elle marchait d'un pas difficile, à cause de son pied.
— Oh! ma chère, balbutia Pauline très rouge, ne dites rien, n'est-ce pas?
Baugé, avec ses gros membres, sa carrure de géant, tremblait ainsi qu'un petit garçon. Il murmura: