— Il faudrait des preuves, tâchez de m'apporter des preuves… Oh! pour moi, je vous le répète, je m'en moque, car elle a fini par m'agacer. Mais nous ne pourrions tolérer des choses pareilles chez nous.
Bourdoncle répondit simplement:
— Soyez tranquille, vous aurez des preuves un de ces jours. Je veille.
Alors, Mouret acheva de perdre toute tranquillité. Il n'eut plus le courage de revenir sur cette conversation, il vécut dans la continuelle attente d'une catastrophe, où son coeur resterait broyé. Et son tourment le rendit terrible, la maison entière trembla. Il dédaignait de se cacher derrière Bourdoncle, il faisait lui-même les exécutions, dans un besoin nerveux de rancune, se soulageant à abuser de sa puissance, de cette puissance qui ne pouvait rien pour le contentement de son désir unique. Chacune de ses inspections devenait un massacre, on ne le voyait plus paraître, sans qu'un frisson de panique soufflât de comptoir en comptoir. Justement, on entrait dans la morte-saison d'hiver, et il balaya les rayons, il entassa les victimes, poussant tout à la rue. Sa première idée était de chasser Hutin et Deloche; puis, il avait réfléchi que, s'il ne les gardait pas, il ne saurait jamais rien; et les autres payaient pour eux, le personnel entier craquait. Le soir, quand il se retrouvait seul, des larmes lui gonflaient les paupières.
Un jour surtout, la terreur régna. Un inspecteur croyait remarquer que le gantier Mignot volait. Toujours des filles aux allures étranges rôdaient devant son comptoir; et l'on venait d'arrêter une d'elles, les hanches garnies et la gorge bourrée de soixante paires de gants. Dès lors, une surveillance fut organisée, l'inspecteur prit Mignot en flagrant délit, facilitant les tours de main d'une grande blonde, une ancienne vendeuse du Louvre tombée au trottoir: la manoeuvre était simple, il affectait de lui essayer des gants, attendait qu'elle se fût emplie, et la menait ensuite à une caisse, où elle en payait une paire. Justement, Mouret se trouvait là. D'habitude, il préférait ne pas se mêler de ces sortes d'aventures, qui étaient fréquentes; car, malgré le fonctionnement de machine bien réglée, un grand désordre régnait dans certains rayons du Bonheur des Dames, et il ne se passait pas de semaine, sans qu'on chassât un employé pour vol. Même la direction aimait mieux faire le plus de silence possible autour de ces vols, jugeant inutile de mettre la police sur pied, ce qui aurait étalé une des plaies fatales des grands bazars. Seulement, ce jour-là, Mouret avait le besoin de se fâcher, et il traita violemment le joli Mignot, qui tremblait de peur, la face blême et décomposée.
— Je devrais appeler un sergent de ville, criait-il au milieu des autres vendeurs. Mais répondez! quelle est cette femme?… Je vous jure que j'envoie chercher le commissaire, si vous ne me dites pas la vérité.
On avait emmené la femme, deux vendeuses la déshabillaient. Mignot balbutia:
— Monsieur, je ne la connais pas autrement… C'est elle qui est venue…
— Ne mentez donc pas! interrompit Mouret avec un redoublement de violence. Et personne ici qui nous avertisse! Vous vous entendez tous, ma parole! Nous sommes dans une véritable forêt de Bondy, volés, pillés, saccagés! C'est à n'en plus laisser sortir un seul, sans fouiller ses poches!
Des murmures se firent entendre. Les trois ou quatre clientes qui achetaient des gants, restaient effarées.