— Mon Dieu! mademoiselle, vous faites un bruit avec vos chaussures! répétait souvent Mme Aurélie, d'un air agacé. C'est insupportable… Qu'avez-vous donc aux pieds?

Le jour où Denise descendit, chaussée de bottines d'étoffe, qu'elle avait payées cinq francs, Marguerite et Clara s'étonnèrent à demi-voix, de façon à être entendues.

— Tiens! la mal peignée qui a lâché ses galoches, dit l'une.

— Ah bien! reprit l'autre, elle a dû en pleurer… C'étaient les galoches de sa mère.

D'ailleurs, un soulèvement général se produisit contre Denise. Le comptoir avait fini par découvrir son amitié avec Pauline, et il voyait une bravade dans cette affection donnée à une vendeuse d'un comptoir ennemi. Ces demoiselles parlaient de trahison, l'accusaient d'aller répéter à côté leurs moindres paroles. La guerre de la lingerie et des confections en prit une violence nouvelle, jamais elle n'avait soufflé si rudement: des mots furent échangés, raides comme des balles, et il y eut même une gifle, un soir, derrière les cartons de chemises. Peut-être, cette lointaine querelle venait-elle de ce que la lingerie portait des robes de laine, lorsque les confections étaient vêtues de soie; en tout cas, les lingères parlaient de leurs voisines avec des moues révoltées d'honnêtes filles; et les faits leur donnaient raison, on avait remarqué que la soie semblait influer sur les débordements des confectionneuses. Clara était souffletée du troupeau de ses amants, Marguerite elle-même avait reçu son enfant à la tête, tandis qu'on accusait Mme Frédéric de passions cachées. Tout cela à cause de cette Denise!

— Mesdemoiselles, pas de vilains mots, tenez-vous! disait Mme Aurélie d'un air grave, au milieu des colères déchaînées de son petit peuple. Montrez qui vous êtes.

Elle préférait se désintéresser. Comme elle le confessait un jour, répondant à une question de Mouret, ces demoiselles ne valaient pas plus cher les unes que les autres. Mais, brusquement, elle se passionna, lorsqu'elle apprit de la bouche de Bourdoncle qu'il venait de trouver au fond du sous-sol, son fils en train d'embrasser une lingère, cette vendeuse à qui le jeune homme glissait des lettres. C'était abominable, et elle accusa carrément la lingerie d'avoir fait tomber Albert dans un guet-apens; oui, le coup était monté contre elle, on cherchait à la déshonorer en perdant un enfant sans expérience, après s'être convaincu que son rayon restait inattaquable. Elle ne criait si fort que pour embrouiller les choses, car elle n'avait aucune illusion sur son fils, elle le savait capable de toutes les sottises. Un instant, l'affaire faillit devenir grave, le gantier Mignot s'y trouva mêlé! il était l'ami d'Albert, il avantageait les maîtresses que ce dernier lui adressait, des filles en cheveux qui fouillaient pendant des heures dans les cartons; et il y avait, en outre, une histoire de gants de Suède donnés à la lingère, dont personne n'eut le dernier mot. Enfin, le scandale fut étouffé, par égard pour la première des confections, que Mouret lui-même traitait avec déférence. Bourdoncle, huit jours plus tard, se contenta de congédier, sous un prétexte, la vendeuse coupable de s'être laissé embrasser. S'ils fermaient les yeux sur les terribles noces du dehors, ces messieurs ne toléraient pas la moindre gaudriole dans la maison.

Et ce fut Denise qui souffrit de l'aventure. Mme Aurélie, toute renseignée qu'elle était, lui garda une sourde rancune; elle l'avait vue rire avec Pauline, elle crut à une bravade, à des commérages sur les amours de son fils. Alors, dans le rayon, elle isola la jeune fille davantage encore. Depuis longtemps, elle projetait d'emmener ces demoiselles passer un dimanche, près de Rambouillet, aux Rigolles, où elle avait acheté une propriété, sur ses cent premiers mille francs d'économie; et, tout d'un coup, elle se décida, c'était une façon de punir Denise, de la mettre ouvertement à l'écart. Seule, cette dernière ne fut pas invitée. Quinze jours à l'avance, le rayon ne causa que de la partie: on regardait le ciel attiédi par le soleil de mai, on occupait déjà chaque heure de la journée, on se promettait tous les plaisirs, des ânes, du lait, du pain bis. Et rien que des femmes, ce qui était plus amusant! D'habitude, Mme Aurélie tuait de la sorte ses jours de congé, en se promenant avec des dames; car elle avait si peu l'habitude de se trouver en famille, elle était si mal à son aise, si dépaysée, les rares soirs où elle pouvait dîner chez elle, entre son mari et son fils, qu'elle préférait, même ces soirs-là, lâcher le ménage et aller dîner au restaurant. L'homme filait de son côté, ravi de reprendre son existence de garçon, et Albert, soulagé, courait à ses gueuses; si bien que, désaccoutumés du foyer, se gênant et s'ennuyant ensemble le dimanche, tous les trois ne faisaient guère que traverser leur appartement, ainsi qu'un hôtel banal où l'on couche à la nuit. Pour la partie de Rambouillet, Mme Aurélie déclara simplement que les convenances empêchaient Albert d'en être, et que le père lui-même montrerait du tact en refusant de venir; ce dont les deux hommes furent enchantés. Cependant, le bienheureux jour approchait, ces demoiselles ne tarissaient plus, racontaient des préparatifs de toilette, comme si elles partaient pour un voyage de six mois; tandis que Denise devait les entendre, pâle et silencieuse dans son abandon.

— Hein? elles vous font rager? lui dit un matin Pauline. C'est moi, à votre place, qui les attraperais! Elles s'amusent, je m'amuserais, pardi!… Accompagnez-nous dimanche, Baugé me mène à Joinville.

— Non, merci, répondit la jeune fille avec sa tranquille obstination.