La trompette sonnait toujours le départ.

—Fils, dit Gneuss, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil est troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme vous, senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser sur ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil. Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail?

—Nous le voulons, répondirent ses compagnons.

Alors les soldats creusèrent un grand trou au pied d'une roche, et enterrèrent leurs armes. Ils descendirent se baigner à la rivière; puis, tous quatre se tenant par les bras, ils disparurent au coude du sentier.

LES VOLEURS ET L'ÂNE

I

Je connais un jeune homme, Ninon, que tu gronderais fort. Léon adore Balzac et ne peut souffrir George Sand; le livre de Michelet a failli le rendre malade. Il dit naïvement que la femme naît esclave, il ne prononce jamais sans rire les mots d'amour et de pudeur. Ah! comme il vous maltraite! Sans doute, il se recueille la nuit pour vous mieux déchirer le jour. Il a vingt ans.

La laideur lui paraît un crime. Des yeux petits, une bouche trop grande, le mettent hors de lui. Il prétend que, puisqu'il n'y a pas de fleurs laides dans les prés, toutes les jeunes filles doivent naître également belles. Quand le hasard le met dans la rue face à face avec un laideron, trois jours durant il maudit les cheveux rares, les pieds larges, les mains épaisses. Lorsqu'au contraire la femme est jolie, il sourit méchamment, et le silence qu'il garde alors est formidable de mauvaises pensées.

Je ne sais laquelle de vous trouverait grâce devant lui. Brunes et blondes, jeunes et vieilles, gracieuses et contrefaites, il vous enveloppe toutes dans le même anathème. Le vilain garçon! Et comme son regard rit tendrement! comme sa parole est douce et caressante!

Léon vit en plein quartier Latin.