A chaque nouveau naufrage, son visage devenait un peu plus triste. Elle disait de rudes vérités aux hommes; elle se querellait de ne pouvoir vivre sans aimer. Puis elle se cloîtrait, jusqu'à ce que son coeur brisât les grilles.

Je l'avais rencontrée la veille. Elle éprouvait un grand chagrin: un amant venait de la quitter, alors qu'elle l'aimait encore un peu.

—Je sais bien, m'avait-elle dit, que, huit jours plus tard, je l'aurais laissé là moi-même: c'était un méchant garçon. Mais je l'embrassais encore tendrement sur les deux joues. C'est au moins trente baisers perdus.

Elle avait ajouté que, depuis ce temps, elle traînait à sa suite deux amoureux qui l'accablaient de bouquets. Elle les laissait faire, leur tenant parfois ce discours: "Mes amis, je ne vous aime ni l'un ni l'autre: vous seriez de grands fous de vous disputer mes sourires. Soyez frères plutôt. Vous êtes, je le vois, de bons enfants; nous allons nous égayer en vieux camarades. Mais à la première querelle, je vous quitte."

Les pauvres garçons se serraient donc la main avec chaleur, tout en s'envoyant au diable. C'étaient eux sans doute que nous venions de rencontrer.

Telle était mademoiselle Antoinette: pauvre coeur aimant égaré en pays de débauche; douce et charmante fille qui semait les miettes de ses tendresses à tous les moineaux voleurs du chemin.

Je donnai à Léon ces détails. Il m'écouta sans témoigner un grand intérêt, sans provoquer mes confidences par la moindre question. Lorsque je me tus:

—Cette fille est trop franche, me dit-il; je n'aime pas sa façon de comprendre l'amour.

Il avait tant cherché qu'il retrouvait son méchant sourire.

III