Ils avaient élevé la voix; ils gesticulaient, se levant, s'asseyant dans leur colère. La jeune femme, distraite par le bruit croissant de la querelle, tourna la tête. Je la vis s'étonner, puis sourire. Elle attira sur les deux jeunes gens l'attention de Léon, auquel elle dit quelques mots qui le mirent en gaieté.

Il se leva, s'approchant de la rive, entraînant sa compagne. Ils étouffaient leurs éclats de rire et marchaient en évitant de faire rouler les pierres. Je pensai qu'ils allaient se cacher, pour se faire chercher ensuite.

Les deux galants criaient plus fort; faute d'épées, ils préparaient leurs poings. Cependant, Léon avait gagné la barque; il y fit entrer Antoinette, et se mit à en dénouer tranquillement l'amarre; puis, il y sauta lui-même.

Comme l'un des amoureux allait lever le bras sur l'autre, il vit le canot au milieu de la rivière. Stupéfait, oubliant de frapper, il le montra à son compagnon.

—Eh bien! eh bien! cria-t-il en courant à la rive, que veut dire cette plaisanterie?

On m'avait parfaitement oublié derrière ma broussaille. Le bonheur et le malheur rendent égoïste. Je me levai.

—Messieurs, dis-je aux pauvres garçons béants et effarés, vous souvient-il de certaine fable? Cette plaisanterie veut dire ceci: On vous vole Antoinette, que vous pensiez m'avoir volée.

—La comparaison est galante! me cria Léon. Ces messieurs sont des larrons et madame est un….

Madame l'embrassait. Le baiser étouffa le vilain mot.

—Frères, ajoutai-je en me tournant vers mes compagnons de naufrage, nous voici sans vivres et sans toit pour abriter nos têtes. Bâtissons une hutte, vivons de baies sauvages, en attendant qu'il plaise à un navire de nous venir tirer de notre île déserte.