Celui-ci songeait, jetant autour de lui des regards tristes.
—Les habitants de ce pays ont toujours été bons pour nous, dit-il enfin. Ils nous ont soufferts dans leurs champs. Sans eux, nous n'aurions pas si fière mine. Nous devons, avant de les quitter, leur laisser une preuve de notre reconnaissance. Que pourrions-nous bien faire qui leur fût agréable?
Sidoine crut naïvement que cette question s'adressait à lui. Il eut une idée.
—Frère, répondit-il, que penses-tu d'un grand feu de joie? Nous pourrions brûler la ville prochaine, à l'extrême satisfaction des habitants; car, pour peu qu'ils aient mon goût, rien ne les distraira autant que de belles flammes rouges par une nuit bien noire.
Médéric haussa les épaules.
—Mon mignon, dit-il, je te conseille de ne jamais te mêler de ce qui me regarde. Laisse-moi réfléchir une seconde. Si j'ai besoin de tes bras, alors tu travailleras à ton tour.
—Voici, reprit-il après un silence. Il y a là, au sud, une montagne qui, m'a-t-on dit, gêne beaucoup nos bienfaiteurs. La vallée manque d'eau; leurs terres sont d'une telle sécheresse, qu'elles produisent le pire vin du monde, ce qui est un continuel chagrin pour les buveurs du pays. Las de piquette, ils ont convoqué dernièrement toutes leurs académies; une aussi docte assemblée allait certainement inventer la pluie, sans plus de peine que si le bon Dieu s'en fût mêlé. Les savants se sont donc mis en campagne; ils ont fait des études fort remarquables sur la nature et la pente des terrains, concluant que rien ne serait plus facile que de dériver et d'amener dans la plaine les eaux du fleuve voisin, si cette diablesse de montagne ne se trouvait justement sur le passage. Observe, mon mignon, combien les hommes nos frères sont de pauvres sires. Ils étaient là une centaine à mesurer, à niveler, à dresser de superbes plans; ils disaient, sans se tromper, ce qu'était la montagne, marbre, craie ou pierre à plâtre; ils l'auraient pesée, s'ils l'avaient voulu, à quelques kilogrammes près; et pas un, même le plus gros, n'a songé à la porter quelque part, où elle ne gênât plus. Prends la montagne, Sidoine, mon mignon. Je vais chercher dans quel lieu nous pourrions bien la poser sans malencontre.
Sidoine ouvrit les bras. Il en entoura délicatement les rochers. Puis, il fit un léger effort, se renversant en arrière, et se releva, serrant le fardeau contre sa poitrine. Il le soutint sur son genou, attendant que Médéric se décidât. Ce dernier hésitait.
—Je la ferais bien jeter à la mer, murmurait-il, mais un tel caillou occasionnerait pour sûr un nouveau déluge. Je ne puis non plus la faire mettre brutalement à terre, au risque d'écorner une ville ou deux. Les cultivateurs pousseraient de beaux cris, si j'encombrais un champ de navets ou de carottes. Remarque, Sidoine, mon mignon, l'embarras où je suis. Les hommes se sont partagé le sol d'une façon ridicule. On ne peut déranger une pauvre montagne sans écraser les choux d'un voisin.
—Tu dis vrai, mon frère, répondit Sidoine. Seulement, je te prie d'avoir une idée au plus vite. Ce n'est pas que ce caillou soit lourd; mais il est si gros, qu'il m'embarrasse un peu.