Je t'épargnerai la description de l'entrée triomphale de nos héros et des réjouissances publiques qui eurent lieu en cette occasion.

Sidoine joua noblement son rôle de majesté. Il accueillit avec bienveillance une cinquantaine de députations qui vinrent à la file lui prêter serment; il écouta même, sans trop bâiller, les harangues des différents corps de l'État. A vrai dire, il avait grand besoin de sommeil; il aurait volontiers envoyé ces bonnes gens se coucher, pour aller lui-même en faire autant, si Médéric ne lui eût dit tout bas qu'un roi, appartenant à son peuple, ne dormait que lorsque les portefaix de son royaume le voulaient bien.

Enfin les grands dignitaires le conduisirent à son palais, sorte de grange monumentale, haute d'une quinzaine de mètres, devant laquelle les écoliers tiraient leurs chapeaux. Les fourmis saluent ainsi les cailloux du chemin. Sidoine, qui se servait d'une pyramide en guise d'escabeau, témoigna par un geste expressif combien il trouvait le logis insuffisant. Médéric déclara de sa voix la plus douce avoir remarqué, aux portes de la ville, un vaste champ de blé, demeure plus digne d'un grand prince. Les épis lui feraient une belle couche dorée, d'une merveilleuse souplesse, et il aurait pour ciel de lit les larges rideaux célestes que les clous d'or du bon Dieu retiennent aux murs du paradis. Comme le peuple était très-friand de spectacles et de mascarades, il déclara, désirant se rendre populaire, abandonner l'ancien palais aux montreur d'ours, danseurs de corde et diseurs de bonne aventure. De plus, il y serait établi un théâtre de marionnettes, toutes d'une exécution parfaite, au point de les prendre pour des hommes. La foule accueillit cette offre avec reconnaissance.

Lorsque la question du logement fut vidée, Sidoine se retira, ayant hâte de se mettre au lit. Il ne tarda pas à remarquer, derrière lui, une troupe de gens armés qui le suivaient avec respect. En bon roi, il les prit pour des soldats enthousiastes et ne s'en soucia pas davantage. Cependant, quand il se fut voluptueusement étendu sur sa couche de paille fraîche, il vit les soldats se poster aux quatre coins du champ, se promenant de long en large, l'épée au poing. Cette manoeuvre piqua sa curiosité. Il se dressa à demi, tandis que Médéric, comprenant son désir, appelait un des hommes, qui s'était avancé tout proche de l'oreiller royal.

—Hé! l'ami, cria-t-il, pourrais-tu me dire ce qui vous force, tes compagnons et toi, à quitter vos lits à cette heure, pour venir rôder autour du mien? Si vous avez de méchants projets sur les passants, il est peu convenable d'exposer votre roi à servir de témoin pour vous faire pendre. Si ce sont vos belles que vous attendez, certes je m'intéresse à l'accroissement du nombre de mes sujets, mais je ne veux en aucune façon me mêler de ces détails de famille. Ça, franchement, que faites-vous ici?

—Sire, nous vous gardons, répondit le soldat.

—Vous me gardez? contre qui, je vous prie? Les ennemis ne sont pas aux frontières, que je sache, et ce n'est point avec vos épées que vous me protégerez des moucherons. Voyons, parle. Contre qui me gardez-vous?

—Je ne sais pas, Sire. Je vais appeler mon capitaine.

Lorsque le capitaine fut arrivé et qu'il eut entendu la demande du roi:

—Bon Dieu! Sire, s'écria-t-il, comment Votre Majesté peut-elle me faire une question aussi simple? Ignore-t-elle ces menus détails? Tous les rois se font garder contre leurs peuples. Il y a ici cent braves qui n'ont d'autre charge que d'embrocher les curieux. Nous sommes vos gardes du corps, Sire. Sans nous, vos sujets, gens très-gourmands de monarques, en auraient déjà fait une effroyable consommation.