Médéric ne l'attendit certes pas. Il avait une haine raisonnée pour ces grosses bêtes, aux allures brutales, qui sont chez les animaux ce que sont les gendarmes chez les hommes. Il se mit à fuir, à toutes jambes, fort effrayé, très-inquiet des suites de cette mauvaise rencontre. Ce n'est pas qu'il raisonnât beaucoup en cette circonstance; mais comme il avait, par usage, une grande habitude de la logique, tout en ayant la tête perdue, il posa en principe: Ce chien a quatre pattes, moi j'en ai deux plus faibles et moins exercées;—en tira comme conséquence: Il doit courir plus longtemps et plus vite que moi;—fut naturellement conduit à penser: Je vais être dévoré;—enfin arriva victorieusement à conclure: Ce n'est plus qu'une simple question de temps. La conclusion lui donna froid dans les jambes. Il se tourna et vit le dogue à une dizaine de pas; il courut plus fort, le dogue courut plus fort; il sauta un fossé, le dogue sauta le fossé. Étouffant, les bras ouverts, il allait sans volonté; il sentait des crocs aigus s'enfoncer dans ses chairs, et, les yeux fermés, voyait luire dans l'ombre deux paupières sanglantes. Les abois du chien l'entouraient, le serraient à la gorge, comme font les vagues pour l'homme qui se noie.

Encore deux sauts, c'en était fait de Médéric. Et ici, permets-moi, Ninon, de me plaindre du peu de secours prêté par notre esprit à notre corps, quand ce dernier se trouve dans quelque embarras. Je le demande, où baguenaudait l'esprit de Médéric, tandis que son corps n'avait que deux misérables jambes à son service? La belle avance, de fuir pour se sauver! tout le monde en fait autant. Si son esprit n'eût pas couru la pretentaine, l'ingénieux enfant, sans tant s'essouffler ni risquer une pleurésie, aurait, dès les premiers pas, monté tranquillement sur un arbre, comme il le fit, au bout d'un quart d'heure de course folle. C'est là ce que j'appelle un trait de génie; l'inspiration lui vint d'en haut. Quand il fut à califourchon sur une maîtresse branche, il s'étonna d'avoir songé à une chose aussi simple.

Le dogue, dans son élan furieux, vint se heurter violemment contre l'arbre, puis se mit à tourner autour du tronc, en poussant des abois féroces. Médéric prit ses aises et retrouva la parole.

—Hélas! hélas! cria-t-il, mon pauvre mignon, je me trouve vertement puni d'avoir voulu prendre l'air sans emmener tes poings avec moi. Voilà qui me prouve une fois de plus combien nous nous sommes indispensables l'un à l'autre; notre amitié est oeuvre de la Providence. Que fais-tu loin de moi, ayant tes seuls bras pour te tirer d'affaire? que fais-je ici moi-même, logé sur une branche, n'ayant pas la moindre taloche à appliquer sur le museau de ce vilain animal. Hélas! hélas! c'en est fait de nous!

Le dogue, las d'aboyer, s'était gravement assis sur son derrière, le cou allongé, la lèvre retroussée. Il regardait Médéric, sans bouger d'une ligne. Celui-ci, voyant la bête prêter une attention soutenue, crut comprendre qu'elle l'invitait à parler. Il résolut de profiter d'un pareil auditeur, désireux de se faire écouter une fois dans sa vie. D'ailleurs, il n'avait que des phrases à sa disposition pour sortir d'embarras.

—Mon ami, dit-il d'une voix mielleuse, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Allez à vos affaires. Je retrouverai parfaitement mon chemin. Je vous l'avouerai même, il y a, à quelques lieues d'ici, un bon peuple que mon absence doit plonger dans la plus vive inquiétude. Je suis roi, s'il faut tout dire. Vous ne l'ignorez pas, les rois sont des bijoux précieux, que les nations n'aiment point à perdre. Retirez-vous donc. Il serait peu convenable de forcer l'histoire à écrire un jour comme quoi le sot entêtement d'un chien a suffi pour bouleverser un grand empire. Voulez-vous une place à ma cour? être le gardien des viandes du palais? Dites, quelle charge puis-je vous offrir pour que Votre Excellence daigne s'éloigner?

Le dogue ne bougeait pas. Médéric pensa l'avoir gagné par l'appât d'un titre officiel; il fit mine de descendre. Sans doute le dogue n'était point ambitieux, car il se mit à hurler de nouveau, se dressant contre l'arbre.

—Le diable t'emporte! murmura Médéric.

A bout d'éloquence, il fouilla ses poches. C'est là un moyen qui, chez les hommes, réussit généralement. Mais allez donc jeter une bourse à un chien, si ce n'est pour lui faire une bosse à la tête. Médéric n'était pas d'ailleurs un garçon à avoir une bourse dans ses chausses; il considérait l'argent comme parfaitement inutile, ayant toujours vécu de libres échanges. Il trouva mieux qu'une poignée de sous, je veux dire qu'il trouva un morceau de sucre. Mon héros étant fort gourmand de sa nature, cette trouvaille n'a rien qui doive t'étonner. Je tiens à te faire remarquer comme les détails de ce récit arrivent naturellement et portent un haut caractère de véracité.

Médéric, tenant le morceau de sucre entre deux doigts, le montra au chien, qui ouvrit la gueule sans façons. Alors l'assiégé descendit doucement. Quand il fut près de terre, il laissa tomber la proie; le chien la happa au passage, donna un coup de gosier, ne se lécha même pas et se précipita sur Médéric.