—Voyez-vous l'aristocrate!

A chaque virgule, Sidoine poussait un profond soupir. Lorsqu'il rencontra un point dans sa phrase, son émotion étant au comble, il fondit de nouveau en larmes.

—Mon mignon, reprit Médéric, il est triste sans doute pour un maître d'être congédié par ses valets, mais je ne vois pas là matière à tant se désoler. Si ta douleur ne me prouvait une fois de plus l'excellence de ton âme et ton ignorance des rapports sociaux, je te gronderais de t'affliger ainsi d'une aventure très-fréquente. Nous lirons l'histoire un de ces jours; tu le verras, c'est une vieille habitude des nations de malmener les princes dont elles ne veulent plus. Malgré le dire de certaines gens, Dieu n'a jamais eu la singulière fantaisie de créer une race particulière, dans le but d'imposer à ses enfants des maîtres élus par lui de père en fils. Ne t'étonne donc pas si les gouvernés veulent devenir gouvernants à leur tour, puisque tout homme a le droit d'avoir cette ambition. Cela soulage de pouvoir raisonner logiquement son malheur. Allons, sèche tes larmes. Elles seraient bonnes chez un efféminé, un glorieux nourri de louanges, qui aurait oublié son métier d'homme en exerçant trop longtemps celui de roi; mais nous, monarques d'hier, nous savons encore marcher sans autre escorte que notre ombre, et vivre au soleil, n'ayant pour royaume que le peu de poussière où se posent nos pieds.

—Eh! répondit Sidoine d'un ton dolent, tu en parles à ton aise. La profession me plaisait. Je me battais à poing que veux-tu, je mettais tous les jours mes habits du dimanche, je dormais sur de la paille fraîche. Raisonne, explique tant que tu voudras. Moi, je veux pleurer.

Et il pleura; puis, s'arrêtant brusquement au milieu d'un sanglot:

—Voici, dit-il, comment les choses se sont passées…

—Mon mignon, interrompit Médéric, tu deviens bavard: le désespoir ne te vaut rien.

—Ce matin, vers six heures, comme je rêvais innocemment, un grand bruit m'a éveillé. J'ai ouvert un oeil. Le peuple entourait mon lit, paraissant fort ému, attendant mon réveil, en quête de quelque jugement. Bon! me suis-je dit, voilà qui regarde Médéric: dormons encore. Et je me suis rendormi. Au bout de je ne sais combien de minutes, j'ai senti mes sujets me tirer respectueusement par un coin de ma blouse royale. Force m'a été d'ouvrir les deux yeux. Le peuple s'impatientait. Qu'a donc mon frère Médéric? ai-je pensé, de méchante humeur. Et, en pensant cela, je me suis mis sur mon séant. Ce que voyant, les braves gens qui m'entouraient ont poussé un murmure de satisfaction. Me comprends-tu, frère, et ne sais-je pas conter à l'occasion?

—Parfaitement, mais si tu contes de ce train-là, tu conteras jusqu'à demain. Que voulait notre peuple?

—Ah! voilà. Je crois n'avoir pas trop bien compris. Un vieux s'est approché de moi, traînant sur ses talons une vache au bout d'un cordeau. Il l'a plantée à mes pieds, la tête dirigée de mon côté. A droite et à gauche de la bête, en face de chaque flanc, se sont formés deux groupes se montrant le poing. Celui de droite criait: "Elle est blanche!" Celui de gauche: "Elle est noire!" Alors le vieux, avec force saluts, m'a dit d'un ton humble: "Sire, est-elle noire, est-elle blanche?"