Viendrez-vous? Ne viendrez-vous pas? Telle est la question. Écrivez-moi seulement dix lignes. Dites-moi: «J'irai à Paris à telle époque.» Et cela me suffira. Je sais que je n'ai pas le droit, après ma conduite indigne, de réclamer une réponse. Aussi, n'est-ce pas une réponse que je sollicite, c'est simplement une lettre de faire part: «M. Valabrègue prévient ses nombreux amis qu'il débarquera dans la capitale le ... (la date), à ... (l'heure).» Faites imprimer, si vous voulez, et mettez-moi sur la liste des destinataires.
Si vous venez ici, venez armé. Dans le cas où vous me croiriez digne d'une réponse, veuillez me dire ce que vous avez fait depuis que nous sommes morts l'un pour l'autre. J'aurais désiré que vous arriviez les mains pleines. J'aurais pu alors vous donner un bon coup de main. Il ne faut pas venir commencer une campagne malheureuse. Il faut vous présenter avec des idées arrêtées, une volonté forte. Je pourrai vous fournir quelques bonnes indications; je vous communiquerai mon expérience, et nous attaquerons le taureau par les cornes. Si vous saviez, mon pauvre ami, combien peu le talent est dans la réussite, vous laisseriez là plume et papier, et vous vous mettriez à étudier la vie littéraire, les mille petites canailleries qui ouvrent les portes, l'art d'user le crédit des autres, la cruauté nécessaire pour passer sur le ventre des chers confrères. Venez, vous dis-je, je sais beaucoup, et je suis tout à votre disposition.
Ne considérez pas ceci comme une lettre, c'est un aveu timide, fait à la hâte, un aveu de mon crime de lèse-amitié et de lèse-confraternité. Si vous ne devez pas venir, nous recommencerons à causer longuement par écrit. J'aime mieux causer autrement.
N'oubliez pas de me faire adresser la lettre de faire part. Votre tout dévoué.
VIII
Paris, le 8 janvier 1866.
Mon cher Valabrègue,
Voici longtemps que je vous dois une lettre. J'ai une vie si inquiète et si haletante, que je suis vraiment excusable des négligences que je me permets à l'égard de mes amis. Lorsque je me sens calme et reposé, je travaille; lorsque la fatigue arrive, j'ai un tel dégoût de l'encre et du papier que je ne me sens pas le courage d'écrire même une lettre d'amitié et d'épanchement. Excusez-moi donc, une fois pour toutes; louez-moi, qui plus est, de l'effort méritoire que je fais aujourd'hui.
Je voudrais vous tenir là, devant moi, face à face, et je vous parlerais longuement. Je répondrais à votre dernière lettre, je me donnerais pour tâche de vous faire voir la vie littéraire telle qu'elle est, avec ses dessous, ses ficelles et ses mensonges. Ma leçon,—puisque leçon il y a,—serait pleine d'espérance et de courage. J'ai foi dans la vérité et le talent; mais il me vient des pitiés, lorsque je vois un brave garçon qui se laisse duper et devancer par d'habiles médiocrités. Ne vous êtes-vous pas dit, quelquefois, que c'était raillerie de lutter avec de la bonne foi contre des fripons? Je veux donc que nous, qui n'avons pas le ventre vide, nous soyons habiles parmi les habiles; je veux que nous ne nous renfermions pas dans notre hauteur et notre dédain, et que nous ayons toute la ruse de ceux qui n'ont que la ruse. Me comprenez-vous bien, et m'écoutez-vous? Nous sommes des impatients, nous voulons le succès au plus vite,—pourquoi ne pas l'avouer tout haut?—il faut donc que nous fassions notre succès. Le bruit s'en va, le talent reste.