II

Médan, 25 juin 1895.

Mon cher Docteur[78],

Je ne trouve aucun mal, au contraire, à ce que vous publiiez Le Roman d'un inverti, et je suis très heureux que vous puissiez faire, à titre de savant, ce qu'un simple écrivain comme moi n'a point osé.

Lorsque j'ai reçu, il y a des années déjà, ce document si curieux, j'ai été frappé du grand intérêt physiologique et social qu'il offrait. Il me toucha par sa sincérité absolue, car on y sent la flamme, je dirai presque l'éloquence de la vérité! Songez que le jeune homme qui se confesse écrit ici une langue qui n'est pas la sienne; et dites-moi s'il n'arrive point, en certains passages, au style ému des sentiments profondément éprouvés et traduits? C'est là une confession totale, naïve, spontanée, que bien peu d'hommes ont osé faire, qualités qui la rendent fort précieuse à plusieurs points de vue. Aussi était-ce dans la pensée que la publication pouvait en être utile, que j'avais eu d'abord le désir d'utiliser le manuscrit, de le donner au public sous une forme que j'ai cherchée en vain, ce qui, finalement, m'en a fait abandonner le projet.

J'étais alors aux heures les plus rudes de ma bataille littéraire, la critique me traitait journellement en criminel, capable de tous les vices et de toutes les débauches; et me voyez-vous me faire, à cette époque, l'éditeur responsable de ce Roman d'un inverti? D'abord on m'aurait accusé d'avoir inventé l'histoire de toutes pièces, par corruption personnelle. Ensuite, j'aurais été dûment condamné pour n'avoir vu, dans l'affaire, qu'une spéculation basse sur les plus répugnants instincts. Et quelle clameur, si je m'étais permis de dire qu'aucun sujet n'est plus sérieux ni plus triste, qu'il y a là une plaie beaucoup plus fréquente et profonde qu'on n'affecte de le croire, et que le mieux, pour guérir les plaies, est encore de les étudier, de les montrer et de les soigner!

Mais le hasard a voulu, mon cher docteur, que, causant un soir ensemble, nous en vînmes à parler de ce mal humain et social des perversions sexuelles. Et je vous confiai le document qui dormait dans un de mes tiroirs, et voilà comme quoi il put enfin voir le jour, aux mains d'un médecin, d'un savant, qu'on n'accusera pas de chercher le scandale. J'espère bien que vous allez apporter ainsi une contribution décisive à la question des invertis-nés, mal connue et particulièrement grave.

Dans une autre lettre confidentielle, reçue vers le même temps, et que je n'ai malheureusement pas retrouvée, un malheureux m'avait envoyé le cri le plus poignant de douleur humaine que j'aie jamais entendu. Il se défendait de céder à des amours abominables, et il demandait pourquoi le mépris de tous, pourquoi les tribunaux étaient prêts à le frapper, s'il avait apporté dans sa chair le dégoût de la femme, la passion de l'homme. Jamais possédé du démon, jamais pauvre corps humain livré aux fatalités ignorées du désir, n'a hurlé si affreusement sa misère. Cette lettre, je m'en souviens, m'avait infiniment troublé. Et, dans Le Roman d'un inverti, le cas n'est-il pas le même, avec une inconscience plus heureuse? N'y assiste-t-ou pas à un véritable cas physiologique, à une hésitation, à une demi-erreur de la nature? Rien n'est plus tragique, selon moi, et rien ne réclame davantage l'enquête et le remède, s'il en est un.

Dans le mystère de la conception, si obscur, pense-t-on à cela? Un enfant naît: pourquoi un garçon, pourquoi une fille? on l'ignore. Mais quelle complication d'obscurité et de misère, si la nature a un moment d'incertitude, si le garçon naît à moitié fille, si la fille naît à moitié garçon? Les faits sont là, quotidiens. L'incertitude peut commencer au simple aspect physique, aux grandes lignes du caractère: l'homme efféminé, délicat, lâche; la femme masculine, violente, sans tendresse. Et elle va jusqu'à la monstruosité constatée, l'hermaphrodisme des organes, les sentiments et les passions contre nature. Certes, la morale et la justice ont raison d'intervenir, puisqu'elles ont la garde de la paix publique. Mais de quel droit pourtant, si la volonté est en partie abolie? On ne condamne pas un bossu de naissance parce qu'il est bossu. Pourquoi mépriser un homme d'agir en femme, s'il est né femme à demi?

Certes, mon cher docteur, je n'entends pas même poser le problème. J'indique seulement les raisons qui m'ont fait souhaiter la publication du Roman d'un inverti. Peut-être cela inspirera-t-il un peu de pitié et un peu d'équité pour certains misérables. Et puis, tout ce qui touche au sexe touche à la vie sociale elle-même. Un inverti est un désorganisateur de la famille, de la nation, de l'humanité. L'homme et la femme ne sont certainement ici-bas que pour faire des enfants, et ils tuent la vie, le jour où ils ne font plus ce qu'il faut pour en faire.