J'ai peu de nouvelles à vous donner. Paris se porte bien; moi, je me porte ni bien ni mal, mieux que le mois dernier. J'oubliais de vous dire que je vais sans doute publier quelques vers dans La Nouvelle Revue de Paris; vous voyez que je vous tiens au courant de mes affaires littéraires ainsi que vous m'avez paru le désirer. J'espère, à votre retour ici, pouvoir vous donner un coup de main. Jusque-là, je vous le répète, et ici sans plaisanterie, produisez le plus possible; sans quitter la poésie, exercez-vous à la prose; les portes s'ouvriront plus vite.

J'aurais au moins voulu vous distraire, et voici que je vous envoie quatre pages indigestes, fort mal écrites sans doute. Si vous me condamnez comme banal et diffus, je plaide les circonstances atténuantes: il fait chaud, je suis au bureau, j'ai mal déjeuné, j'ai hâte de terminer pour lire Stendhal. Vous m'acquittez.

Ma mère vous remercie de votre bon souvenir. Quant à moi, je vous serre énergiquement la main.

Une lettre de vous sera toujours la bienvenue. Je vous promets autant de réponses que je recevrai de missives. Écrivez-moi donc, et aussi souvent que vous le voudrez. J'ai changé de demeure; voici ma nouvelle adresse: 278, rue Saint-Jacques.


III

Paris, le 18 août 1864.

Mon cher Valabrègue,

Je ne sais ce que va être ma lettre, si je ferai patte de velours, ou si j'allongerai les griffes. Avouez que vous tentez ma méchanceté. Pourquoi diable, me dites-vous brutalement, sans crier gare, que vous vous êtes fait réaliste? On ménage les gens. J'ai toujours détesté ces mauvaises plaisanteries qui consistent à se cacher derrière un rideau, et à pousser des cris de loup-garou lorsque vient à passer quelqu'un. J'ai les nerfs sensibles et, franchement, je vous en veux de ne pas avoir eu pitié de moi.—Mon Dieu, une fois ma peur calmée, je ne dis pas que vous n'ayez eu quelque raison de fraterniser avec Champfleury. Mon avis est qu'il faut tout connaître, tout comprendre et tout admirer, selon le degré d'admiration que mérite chaque chose. Seulement, laissez-moi vous plaindre des profondes perturbations qu'amène en vous chaque idée nouvelle. Vous étiez classique dès vos jeunes ans, et cet état d'une âme tendre et virginale vous a permis de vivre en paix votre jeunesse. Lors de votre voyage à Paris, un démon ennemi de votre repos vous a doucement conseillé le romantisme, et vous vous êtes fait romantique, tout effarouché, fort étonné vous-même de votre nouvelle manière de voir, complètement dérouté en un mot. Vous souvenez-vous? vous me disiez: «J'ai perdu le calme nécessaire, je brûle ce que j'ai fait et je ne sais plus quoi commencer.» Moi, naïf et bon garçon, j'attendais que votre romantisme ait déposé. La bonne histoire! Vous n'avez pas eu le temps d'être romantique, et vous voilà déjà réaliste, stupéfait de pouvoir l'être, vous tâtant, et ne vous reconnaissant plus, m'écrivant ces mots qui me révèlent toute votre angoisse: «Il me faudra du temps avant de reprendre mon assiette habituelle.» Eh! bon Dieu, il est agréable de changer de plats; mais, si on ne veut pas perdre trop de temps, il faut, en littérature, toujours manger dans la même assiette, celle qui est à vous. Me comprenez-vous et sentez-vous la moralité de ma raillerie? Vous êtes allé de Voltaire à Champfleury, en passant par Victor Hugo; cela prouve que vous marchez; mais croyez-vous qu'il ne vaudrait pas mieux rester sur place et produire, être vous, sans vous soucier des autres? Je vous préfère ayant l'esprit large et accessible à toute forme de l'art; mais je vous aimerais encore davantage, seul avec vous-même, rimant sans vous inquiéter des écoles, donnant toute expansion à votre tempérament, et surtout ne vous laissant pas arrêter misérablement par des découvertes ridicules, celles de mondes inconnus et visités de tous. Voulez-vous que je me résume, avec ma franchise un peu brutale? Si vous ne jetez pas là vos étonnements, si vous ne prenez pas hardiment la plume, écrivant au hasard sur le premier sujet venu, si vous ne vous sentez pas la force de comprendre la nature par vous-même, vous n'aurez jamais la plus mince originalité, et vous ne serez que le reflet des reflets.—Maintenant, laissez-moi vous féliciter d'avoir compris une école que j'aime; je ne crois pas, à vous dire vrai, que votre nature s'y trouve à l'aise, vous n'êtes pas né réaliste; ne prenez point ceci en mauvaise part; mais, je le répète, il est bon de tout comprendre.—Faites-moi mentir, mon cher Valabrègue, écrivez une seconde Madame Bovary, et vous verrez combien j'applaudirai. Je vous pardonnerai même, mais alors seulement, la peur effroyable que m'a faite votre réalisme; j'en suis encore tout tremblant. Lorsque j'ai reçu votre lettre, après l'avoir lue, j'ai été pris d'une longue rêverie. Je vais, au courant de la plume, vous dire quelles étaient mes pensées. J'éclaircirai ainsi pour moi mes propres idées, et je jetterai le premier plan d'une étude assez étendue que je veux faire un jour sur la question dont je désire vous entretenir. Jugez l'idée et non la forme, je parle comme je peux et à la hâte.

L'ÉCRAN