Hier soir, j'étais à ma fenêtre du premier, fenêtre qui donne sur la rue. Je regardais la foule, qui s'écoulait bruyante et pressée; il pouvait être dix heures. Voici venir deux hommes ivres, criant et gesticulant: «Vois-tu, disait l'un, je te donnerais dix mille francs,—si je les avais. Tu es un homme d'honneur, et je suis ton ami.» Et là-dessus, ils s'embrassèrent, larmoyant et se serrant à s'étouffer. N'est-il pas étonnant que l'ivresse, chez la plupart, éveille les bons sentiments? N'as-tu pas remarqué que, dans ces moments, l'égoïsme, les calculs d'intérêt disparaissent, que ce sont des moments d'effusion, de générosité?—On perd sa raison, me diras-tu. C'est vrai; mais il semble que la partie de raison que l'on perd soit la partie méchante, celle que donne le contact des hommes. On est tout cœur, on est franc, rieur; en un mot, l'homme ivre, perdant le sentiment des dangers, perdant sa dissimulation, fruits des rapports entre hommes civilisés, revient à l'état nature, tel que l'a créé Dieu, sinon que sa pensée est obscurcie. Buvons donc, et du meilleur!
Je termine cette lettre, qui n'est pas des plus intéressantes, en t'accusant une dernière fois de paresse. Je veux, au mois d'août, te montrer le nombre de lettres de Cézanne, et te faire rougir en le comparant à celui des tiennes.
N'importe, je te serre la main très affectueusement.
Ton ami,
E. Zola.
X
Paris, 2 juin 1860.
Mon cher Baille,