Le vieux Cézanne me dit dans chacune de ses lettres de te souhaiter le bonjour. Il me demande ton adresse, pour t'écrire fort souvent. Je m'étonne qu'il ne la sache pas, et cela prouve, non seulement qu'il ne t'écrivait pas, mais que tu gardais le même silence que lui. Enfin, comme c'est une demande qui montre ses bons sentiments, je vais le satisfaire. Voilà donc une petite brouille passée à l'état de légende.

Ma vie n'est pas aussi triste que cet hiver. Je ne suis pas aussi seul, je sors un peu plus, enfin je suis plus actif et moins songeur. Je crois que mon mauvais temps est fini: voici le mois de septembre qui vient, mois où j'espère t'avoir à Paris; d'un autre côté, Cézanne peut venir, et notre trio serait au grand complet. J'ai pris une ferme résolution, je te la dirai dès que je l'aurai mise à exécution.

Chaillan te souhaite le bonjour. Il doit faire mon portrait, nu, quelque peu drapé, tenant une lyre antique et les yeux au ciel: je m'apprête à rire comme un bossu. Tu me proposes de m'écrire une lettre sur le style, j'accepte de grand cœur, je t'en supplie même d'autant plus que ce sont des questions auxquelles j'ai longtemps rêvé. En attendant, pousse-toi de l'agrément, comme dit Cézanne: bois, ris, fume, et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Je te serre la main. Mes respects à tes parents.

Ton ami,

E. Zola.

Cette lettre est fort embrouillée, tant pis. J'avais préparé un nouvel article sur l'amour, je te l'enverrai plus tard.


XI

Paris, 10 juin 1861.