Je me suis peut-être un peu trop appesanti sur ce sujet et j'avoue que je le quitte à regret, tellement je suis désireux de montrer mon peu de tort et le côté ridicule de ces calomnies.—Consolons-nous de ces misères en parlant de la Muse.

Je viens de lire les poésies de Victor de Laprade; œuvres et auteur te sont sans doute inconnus. L'auteur est un poète, provençal, je crois, et académicien depuis 1859; ces œuvres me serviront de matière pour faire cette lettre.—Comme tous les poètes, de Laprade a son idéal, seulement le sien est fort singulier. Adorant la nature comme Dieu lui-même, lassé de nos passions et frappé de la superbe tranquillité des végétaux, il désire leur ressembler, se dresser comme eux, sans souci du monde et, comme il le dit lui-même, prendre vie au sein même de la terre. D'autre part, ne reconnaissant jamais la devise: «Chanter pour chanter», esprit beaucoup plus philosophe que poète, il n'écrit pas deux lignes sans qu'elles aient un but moral avoué. Enfin, ne s'adressant qu'à l'âme, il feint d'oublier que cette âme est entièrement liée au corps, que l'homme n'est pas un ange seulement, mais qu'il tient aussi à la brute par plusieurs côtés.—Ces quelques raisons font que sa poésie n'est nullement vivante: amant des arbres, êtres vivants il est vrai, mais immobiles, il ne met aucun mouvement dans les tableaux qu'il trace; philosophe et toujours emporté dans les nuages, il nous parle bien des destinées de l'âme, de la vie future, mais il oublie la terre, et ses vers ne nous parlent pas de la vie présente; enfin, ne considérant jamais que l'âme, ses poésies ne nous présentent l'homme que comme un ange, ou plutôt elles ne nous présentent jamais l'homme, il semble ignorer nos passions, nos travers; en un mot, il n'est pas humain. Il s'en défend dans sa préface, mais il n'est pas arrivé à me prouver qu'il était jeune et plein de vie. Voici d'ailleurs son raisonnement: «On m'accuse de ne pas être humain, parce que ma poésie n'est pas passionnée; mais on ne réfléchit pas que la passion est ce qu'il y a de moins humain dans l'homme, que la brute partage avec nous, que ce que nous pouvons revendiquer comme nôtre, comme humain par conséquent, est la raison, l'intelligence, la religion.» A cela, je répondrai: la passion, il est vrai, n'est pas en propre à l'homme; il la partage avec la brute; mais l'intelligence, la raison sont-elles donc des qualités que nous possédions seuls et n'y a-t-il donc pas au-dessus de nous la raison, l'intelligence d'un Dieu? L'homme tient donc de la brute et de l'ange, et c'est justement ce mélange qui constitue ce que l'on est convenu d'appeler l'élément humain, c'est justement de la lutte éternelle de l'âme et du corps que naît la morale. Si vous me parlez d'un être marchant droit, s'élevant toujours vers le ciel, sans être arrêté dans son vol, il est évident que, ne livrant aucune lutte, votre héros bien que vivant n'aura pas occasion de me montrer qu'il vit et ressemblera quelque peu à ce végétal auquel vous voudriez ressembler. Nous présenter toujours le ciel, c'est très beau; mais je suis un homme vivant avant tout et, quoique le commerce des anges soit très agréable, je voudrais rencontrer dans vos vers quelque figure de connaissance qui me repose un peu des rayons célestes, quelques-uns de mes semblables dont les sentiments, les joies et les douleurs m'intéressent et m'émeuvent. Je ne prétends pas dire que votre psyché ait un mauvais but; tendre à élever l'âme vers Dieu, lui rappeler toujours son principe et sa fin, rêver un âge d'or, voilà qui va pour le mieux. Mais quatre mille vers sur ce sujet, monsieur, c'est beaucoup; surtout lorsque j'ai vainement cherché mon semblable dans vos vers, lorsque je n'y trouve rien de mes sensations de chaque jour, mais seulement ce vague élan de toute créature vers son Créateur. Expliquer la chute de l'homme, la rédemption et enfin l'amour de l'âme à son Dieu, et se servir pour cela de la fable grecque de Psyché, je n'y vois aucun mal et même je vous approuve. Mais ce que je n'approuve pas, c'est le ton uniforme de votre poème, c'est cette presque complète absence de tout écho de la terre. Dans la Divine Comédie, dans le Paradis perdu, on nous entretient aussi beaucoup du ciel, beaucoup des anges, beaucoup de l'âme, mais, que diable! nous y sentons parfois l'homme palpiter, souffrir, aimer, haïr, etc., etc., et nous palpitons, nous souffrons, nous aimons, nous naissons avec lui; en un mot, ces poèmes sont vivants et humains, ont une morale aussi élevée que la vôtre, sont plus poétiques, et enfin ont un intérêt que le vôtre n'a pas; d'où cela vient-il, je vous prie, sinon qu'ils ont été écrits par des hommes et pour des hommes, tandis que le vôtre n'est que le produit d'un rêve, qui se réalisera, je le crois comme vous, mais où le corps certainement jouera un plus grand rôle que celui qu'il joue dans votre poème.

—On peut expliquer la poésie de Victor de Laprade par des causes toutes historiques, venue un peu après le mouvement littéraire de 1830; succédant aux romantiques qui avaient épuisé tous les sanglots, toutes les passions, il aura voulu suivre un sentier à part, poussé peut-être, d'ailleurs, par sa propre nature. Las de voir toutes les héroïnes se tordre les bras, las de tant de cris et de tant de délire, il se sera retiré à l'ombre et se sera juré, par réaction, de ne pas mettre le moindre petit sanglot dans ses vers. La poésie devient alors un véritable cri de guerre, paisible il est vrai, contre l'école romantique, je dis contre les furieux transports de cette école seulement. Avide de paix et de silence, il est tombé dans l'excès contraire, et, craignant de mettre trop de vie, trop de passion dans ses poèmes, il n'en n'a plus mis du tout. Il a quitté la terre pour le ciel, si bien que s'il amuse quelquefois les dieux, il finit souvent par ennuyer les hommes.—Lorsque je lis un auteur quelconque, surtout un poète, je rapporte toujours sa méthode à ma méthode, son idéal à mon idéal, je compare et juge si je suis le bon sentier. Il est peu d'auteurs qui m'aient autant troublé que M. Victor de Laprade. Moi aussi, j'ai eu cette pensée de réaction contre le romantique; moi aussi, las de sanglots et de passions désordonnées, j'ai rêvé un ciel pur et paisible: Paolo est un fils de ces pensées. Maintenant encore, je crois fermement que l'école romantique est morte et qu'il faut absolument réagir contre elle. Mais de voir l'écueil opposé qui m'attendait de lire des vers incolores et sans vie, cela m'a effrayé. Cependant, peu à peu, j'ai repris mon calme habituel; tenté un moment d'accepter la poésie de Victor de Laprade, je l'ai ensuite repoussée; et, fort de cette lecture, j'ai ainsi formulé ma conduite à venir. Oui, il faut réagir contre ces élans passionnés qui sont ridicules quand ils ne sont pas sublimes; oui, il faut laisser là les Muses de l'égout, les effets violents, les couleurs criardes, les héros dont la singularité physiologique fait toute l'originalité. Non, il ne faut pas se jeter dans un excès contraire, non, il ne faut pas qu'une poésie manque de vie, ne soit écrite que pour les poètes seuls et n'ait pour résultat que l'amour.—D'ailleurs, de Laprade a de la verve, de la puissance, mais il manque de ce quelque chose que Musset possédait à un si haut point, l'intérêt.

J'interromps cette analyse trop rapide et trop indigne, pour m'écrier: «J'ai vu Paul!!!» J'ai vu Paul, comprends-tu cela, toi; comprends-tu toute la mélodie de ces trois mots.—Il est venu ce matin, dimanche, m'appeler à plusieurs reprises dans mon escalier. Je dormais d'un œil; j'ai ouvert ma porte en tremblant de joie et nous nous sommes furieusement embrassés. Puis il m'a rassuré sur l'antipathie de son père à mon égard; il a prétendu que tu avais un peu exagéré, par zèle sans doute. Enfin il m'a annoncé que son père me demandait, je dois aller le voir aujourd'hui ou demain. Puis nous sommes allés déjeuner ensemble, fumer une foule de pipes, à une foule de jardins publics, et je l'ai quitté. Tant que son père sera ici, nous ne pourrons nous voir que rarement, mais dans un mois nous comptons bien loger ensemble.—A mon autre lettre pour les détails de ma vie matérielle. Depuis ma dernière épître, j'ai écrit les deux premiers chants de l'Aérienne. Dis-moi encore que je suis paresseux.

Écris-moi quand tu pourras. Pour moi, dans une quinzaine de jours, nous te serrons la main, Cézanne et moi.

Ton ami.

Émile Zola.


XXIII