XXIV
Paris, 18 juillet 1861.
Mon cher ami,
Ce serait d'aventure un bien gros livre que celui qui aurait pour titre: Le poète; et certes l'homme qui entreprendrait un pareil ouvrage avec quelque talent ne ferait pas une œuvre médiocre. Pour moi, voici quels seraient mes sujets d'étude, ou plutôt ce que devrait renfermer le volume.
D'abord, de l'histoire comparée des littératures, déduire d'après quelle loi se manifeste le grand poète. Je suis certain qu'on arriverait à une formule presque mathématique, ayant sans doute des exceptions, mais exacte dans la plupart des cas. Ainsi nous avons deux genres de poètes; les uns, peintres fidèles des mœurs de leur époque, aussi grands qu'on voudra d'ailleurs, ne nous attirent plus que par une curiosité de savant; les autres prennent de l'homme, non la mode d'un instant, mais la manière d'être éternelle, non les ridicules et les splendeurs d'une époque, mais les travers et les qualités de l'humanité à tous les âges; de sorte que le livre est celui de tous les temps. Évidemment, ces derniers l'emportent. On pourrait donc dire dès lors au poète: Ne voyez, ne voyez pas les hommes, mais l'homme; peignez les siècles et non votre siècle.—Je ne veux pas pour cela que le poète vive en dehors du temps; an contraire, qu'il étudie ses contemporains, leurs faits et leur parole; qu'il les mette même en scène, non qu'il n'en fasse pas des êtres à part, et que dans mille ans le lecteur puisse se reconnaître dans ses héros.
D'ailleurs, je compte peu sur le progrès social, sur la civilisation, pour amener un progrès quelconque en poésie. Je m'explique; on pourrait me dire qu'il serait profitable au poète d'étudier et de peindre un siècle comme le nôtre; la science s'élève chaque jour et les rapports entre les hommes sont de moins en moins barbares; à cela je répondrai par Homère qui vivait dans les premiers siècles et qui cependant, au dire de tous, est le plus grand des poètes. Il faut se représenter la nymphe Poésie assise sur une roche solitaire et regardant, immobile, le flot des âges s'écouler devant elle; depuis six mille ans elle chante l'homme, le combat éternel de l'âme et du corps, sans jamais se préoccuper des hommes; et six mille ans pourront passer encore qu'elle fera vibrer les mêmes refrains sur sa lyre. On ne s'aperçoit pas du peu de sens en poésie de ces mots: Science, civilisation.—A quoi bon aller dire en méchants vers ce que tant de manuels et de traités vous expliquent en bonne prose? d'autre part, que peut importer à la Muse les dehors plus ou moins policés de l'homme, elle qui ne veut être que la peinture de son âme? Nous sommes fort polis, nous ne mangeons plus avec nos doigts, nous n'allons plus tout nus; c'est fort bien; mais la déesse s'en soucie peu, elle à qui plaît parfois un peu de barbarie. Je sais bien, pour la science, qu'on ne me demande pas de rimer une algèbre, et qu'on me prétendra que, cette algèbre, que je lirai en prose, m'ouvrira le jugement et me servira indirectement dans mes vers; en un mot, on m'observera que les sciences, surtout les sciences naturelles, me donneront une connaissance plus intime de l'homme et des choses et qu'ainsi leur influence devra faire de moi un plus grand poète que je ne l'aurais jamais été il y a deux siècles. Je ne nie pas cette influence; mais elle m'éclaire si peu sur cette énigme qui s'appelle l'homme, elle féconde mes pensées d'une façon si indirecte que je la subis peut-être, mais sans m'en douter. D'ailleurs, si j'ai tort théoriquement, l'expérience est pour moi. Je citerai de nouveau Homère, j'ajouterai la Bible et, dans toute notre génération d'hommes savants et policés, je cherche vainement un tel homme et un tel livre.
—Je ne veux pas soutenir ici de paradoxes; je serais désolé que tu visses dans mes paroles un parti pris de crier après la science et la civilisation. Je veux donc être aussi tolérant que possible à leur égard et les reconnaître en poésie autant qu'elles peuvent y entrer. J'accorde qu'elles ouvrent des horizons nouveaux au poète; elles peuvent être une source d'inspiration. En un mot, la poésie vit parfaitement sans elles; mais elle peut les employer comme tout autre élément. Quant à savoir si cet élément est préférable aux autres, je suis dans le doute, de même que j'ai douté qu'un progrès en science et en civilisation puisse en apporter un en poésie. On pourrait résoudre la question en s'appuyant encore sur les histoires comparées des littératures. Ainsi nous voyons à mesure que Rome se civilise la littérature latine baisser, de même que l'art grec s'altère aux temps les plus policés d'Athènes. Que conclure de là? Sinon que grande civilisation et grande poésie ne sont pas synonymes. Et, en effet, ce mot civilisation, comme je te le disais jadis, a son bon et son mauvais sens; des mœurs efféminées, un mensonge perpétuel des dehors, ce sont là les mauvaises qualités des hommes policés; évidemment, de telles choses n'enfantent pas de grands poètes. Au contraire, une religion mieux entendue, une science lumineuse et solide, une liberté sociale sans désordre, sont les bonnes qualités des temps civilisés, qui doivent élargir les ailes de la poésie. Si la civilisation de Rome et d'Athènes a nui à la littérature et à l'art, c'est que les mauvaises qualités l'emportaient sur les bonnes. De nos jours, je ne sais trop où en est la balance. Mais si nous voulons encourager nos poètes, disons-leur, sans employer les grands mots de science et de civilisation: «Voyez: l'astronomie compte et mesure les étoiles; l'histoire naturelle a sondé le corps humain, fouillé la terre et classé chacune de ses productions; la physique et la chimie nous ont appris, l'une les phénomènes que produisent ou que subissent les corps, l'autre la composition et les propriétés des corps; les sciences exactes sont l'échelle de toutes les autres connaissances. D'autre part, la justice, la religion s'épurent; la liberté grandit; les hommes marchent vers une fusion générale d'où naîtra sans doute une seule nation libre et selon l'esprit de Dieu. Voilà ce que vous offre le siècle; puisez à pleines mains. Soyez grands avec cette matière.»—Alors peut-être, avec de tels éléments, naîtrait une œuvre sublime qui ferait bon marché de mon dédain de poète pour notre siècle de lumière. Peut-être aussi le poète préférera se retirer sous les grands arbres et chanter tout simplement l'homme tel que l'ont chanté ses pères. Mais, je m'aperçois que je me suis diablement écarté. Je traite ici en courant la matière d'un second livre ou du moins d'un long chapitre qui pourrait avoir pour titre: De la science et de la civilisation à l'égard de la poésie.
Comme tout ceci est fort diffus et que j'exprime mes pensées, sans trop savoir si elles se contredisent dans le cours de mes jugements, je veux me résumer ici. J'ai dit que je comptais peu qu'un progrès scientifique et social amenât un progrès en poésie; que la poésie peut vivre grande et forte, en dehors d'une science et d'une civilisation avancées; que cependant ce sont là deux éléments qui s'offrent au poète et qu'il peut en faire jaillir le sublime, comme il l'a fait jaillir quelquefois de la barbarie et d'ignorantes hypothèses.—Tout cela ne porte pas sur mon idée première, qui est de considérer comme le plus grand poète celui qui se détache des hommes de son temps pour nous peindre l'homme de tous les âges. On peut évidemment être tel, tout en étant un poète savant et civilisé.