Une autre phrase de ta lettre m'a aussi douloureusement impressionné. C'est celle-ci: «la peinture que j'aime, quoique je ne réussisse pas, etc., etc.» Toi! ne pas réussir, je crois que tu te trompes sur toi-même. Je te l'ai déjà dit pourtant: dans l'artiste il y a deux hommes, le poète et l'ouvrier. On naît poète, on devient ouvrier. Et toi qui as l'étincelle, qui possèdes ce qui ne s'acquiert pas, tu te plains; lorsque tu n'as pour réussir qu'à exercer tes doigts, qu'à devenir ouvrier.—Je ne quitterai pas ce sujet sans ajouter deux mots. Je te mettais dernièrement en garde contre le réalisme; aujourd'hui je veux te montrer un autre écueil, le commerce. Les réalistes font encore de l'art—à leur manière,—ils travaillent consciencieusement. Mais les commerçants, ceux qui peignent le matin pour le pain du soir, ceux-là rampent misérablement. Je te dis ceci non sans raison: tu vas travailler chez X***, tu copies ses tableaux, tu l'admires peut-être. Je crains pour toi ce chemin où tu t'engages, d'autant plus que celui que tu tâches peut-être d'imiter a de grandes qualités, qu'il emploie misérablement, mais qui n'en font pas moins paraître ses tableaux meilleurs qu'ils ne sont. C'est joli, c'est frais, c'est bien brossé; mais tout cela n'est qu'un tour de métier, et tu aurais tort de t'y arrêter. L'art est plus sublime que cela; l'art ne s'arrête pas aux plis d'une étoile, aux teintes rosées d'une vierge. Vois Rembrandt; avec un rayon de lumière, tous ses personnages, même les plus laids, deviennent poétiques. Aussi, je te le répète, X*** est un bon maître pour t'apprendre le métier; mais je doute que tu puisses apprendre autre chose dans ses tableaux.—Étant riche, tu songes sans doute à faire de l'art et non du commerce. Si je parlais à Chaillan, je lui dirais tout le contraire de ce que je viens de te dire.—Défie-toi donc d'une admiration exagérée pour ton compatriote; mets tes rêves, ces beaux rêves dorés, sur tes toiles, et tâche d'y faire passer cet amour idéal que tu portes en toi.—Surtout, et c'est là le gouffre, n'admire pas un tableau parce qu'il a été vite fait; en un mot, et pour conclusion, n'admire pas et n'imite pas un peintre de commerce.—Je reviendrai sur ce sujet.—Je heurte peut-être bien quelques-unes de tes idées. Dis-le moi franchement pour ne pas garder contre moi une rancune cachée, et par là même augmentant chaque jour.—Mes respects à tes parents.
Je te serre la main.
Ton ami,
É. Zola.
J'ai changé de demeure; adresse tes lettres rue Saint-Victor, n° 35.
XXXIV
26 avril 1860, 7 heures du matin.
Mon bon vieux,
Je ne cesserai de te répéter: ne crois pas que je sois devenu pédant. Chaque fois que je suis sur le point de te donner un conseil, j'hésite, je me demande si c'est bien là mon rôle, si tu ne te fatigueras pas de m'entendre toujours te crier: fais ceci, fais cela. J'ai peur que tu ne m'en veuilles, que mes pensées soient en contradiction avec les tiennes, partant que notre amitié en souffre. Que te dirai-je? je suis sans doute bien fou de penser ainsi au mal; mais je crains tant le plus léger nuage outre nous. Dis-moi, dis-moi sans cesse que tu reçois mes avis comme ceux d'un ami; que tu ne te fâches pas contre moi lorsqu'ils sont en désaccord avec ta manière de voir; que je n'en suis pas moins le joyeux, le rêveur, celui qui s'étend si volontiers sur l'herbe auprès de toi, la pipe à la bouche et le verre à la main.—L'amitié seule dicte mes paroles; je vis mieux avec toi en me mêlant un peu de tes affaires; je cause, je remplis mes lettres, je bâtis des châteaux en Espagne. Mais, pour Dieu! ne crois pas que je veuille te tracer une ligne de conduite; prends seulement, dans mes paroles, ce qui te conviendra, ce que tu trouveras bon, et ris du reste, sans seulement prendre la peine de le discuter.