XXXVIII

Juillet 1860.

Mon cher Paul,

Permets que je m'explique une dernière fois franchement et clairement; tout me semble si mal aller dans nos affaires que j'en fais un mauvais sang incroyable.—La peinture n'est-elle pour toi qu'un caprice qui t'est venu prendre par les cheveux un beau jour que tu t'ennuyais? N'est-ce qu'un passe-temps, un sujet de conversation, un prétexte à ne pas travailler au droit. Alors, s'il en est ainsi, je comprends ta conduite: tu fais bien de ne pas pousser les choses à l'extrême et de ne pas te créer de nouveaux soucis de famille. Mais si la peinture est ta vocation,—et c'est ainsi que je l'ai toujours envisagée,—si tu te sens capable de bien faire après avoir bien travaillé, alors tu deviens pour moi une énigme, un sphinx, un je ne sais quoi d'impossible et de ténébreux. De deux choses l'une: ou tu ne veux pas, et tu atteins admirablement ton but; ou tu veux, et dès lors je n'y comprends plus rien. Tes lettres tantôt me donnent beaucoup d'espérance, tantôt m'en ôtent plus encore; telle est la dernière, où tu me sembles presque dire adieu à tes rêves, que tu pourrais si bien changer en réalité. Dans cette lettre est cette phrase que j'ai cherché vainement à comprendre: «Je vais parler pour ne rien dire, car ma conduite contredit mes paroles.» J'ai bâti bien des hypothèses sur le sens de ces mots, aucune ne m'a satisfait. Quelle est donc ta conduite? celle d'un paresseux sans doute; mais qu'y a-t-il là d'étonnant? on te force à faire un travail qui te répugne. Tu veux demander à ton père de te laisser venir à Paris pour te faire artiste; je ne vois aucune contradiction entre cette demande et tes actions; tu négliges le droit, tu vas au musée, la peinture est le seul ouvrage que tu acceptes; voilà je pense un admirable accord entre tes désirs et tes actions.—Veux-tu que je te le dise?—surtout ne va pas le fâcher,—tu manques de caractère; tu as horreur de la fatigue, quelle qu'elle soit, en pensée comme en actions; ton grand principe est de laisser couler l'eau, et t'en remettre au temps et au hasard. Je ne te dis pas que tu aies complètement tort; chacun voit à sa manière et chacun le croit du moins. Seulement, ce système de conduite, tu l'as déjà suivi en amour; tu attendais, disais-tu, le temps et une circonstance; tu le sais mieux que moi, ni l'un ni l'autre ne sont arrivés. L'eau coule toujours, et le nageur est tout étonné un jour de ne plus trouver qu'un sable brûlant.—J'ai cru devoir le répéter une dernière fois ici ce que je t'ai déjà dit souvent: mon titre d'ami excuse ma franchise. Sous bien des rapports, nos caractères sont semblables; mais, par la croix-Dieu! si j'étais à ta place, je voudrais avoir le mot, risquer le tout pour le tout, ne pas flotter vaguement entre deux avenirs si différents, l'atelier et le barreau. Je te plains, car tu dois souffrir de cette incertitude, et ce serait pour moi un nouveau motif pour déchirer le voile; une chose ou l'autre, sois véritablement avocat, ou bien sois véritablement artiste; mais ne reste pas un être sans nom, portant une toge salie de peinture.—Tu es un peu négligent—soit dit sans le fâcher,—et sans doute mes lettres traînent et tes parents les lisent. Je ne crois pas te donner de mauvais conseils; je pense parler en ami et selon la raison. Mais tout le monde ne voit peut-être pas comme moi, et, si ce que je suppose plus haut est vrai, je ne dois pas être au mieux avec la famille. Je suis sans doute pour eux la liaison dangereuse, le pavé jeté sur ton chemin pour te faire trébucher. Tout cela m'afflige excessivement; mais, je te l'ai déjà dit, je me suis vu si souvent mal jugé, qu'un jugement faux ajouté aux autres ne saurait m'étonner. Reste mon ami, c'est c'est tout ce que désire.

Un autre passage de ta lettre m'a chagriné. Tu jettes, me dis-tu, parfois les pinceaux au plafond, lorsque ta forme ne suit pas ton idée. Pourquoi ce découragement, ces impatiences? Je les comprendrais après des années d'études, après des milliers d'efforts inutiles. Reconnaissant ta nullité, ton impossibilité de bien faire, tu agirais sagement alors en foulant palette, toile et pinceaux sous tes pieds. Mais toi qui n'as eu jusqu'ici que l'envie de travailler, toi qui n'a pas encore entrepris ta tâche sérieusement et régulièrement, tu n'es pas en ton droit de te juger incapable. Du courage donc; tout ce que tu as fait jusqu'ici n'est rien. Du courage, et pense que, pour arriver à ton but, il te faut des années d'étude et de persévérance.—Ne suis-je pas dans le même cas que toi; la forme n'est-elle pas également rebelle sous mes doigts? Nous avons l'idée; marchons donc franchement et bravement dans notre sentier, et que Dieu nous conduise!—D'ailleurs, j'aime ce peu de confiance en soi. Vois Chaillan, il trouve tout ce qu'il fait excellent; c'est qu'il n'a pas en tête un mieux, un idéal qu'il tâche d'atteindre. Aussi ne s'élèvera-t-il jamais, parce qu'il se croit déjà élevé, parce qu'il est content de lui.

Tu me demandes des détails sur ma vie matérielle. J'ai quitté les Docks; ai-je bien fait, ai-je mal fait? question relative, et selon les tempéraments. Je ne puis répondre qu'une chose: je ne pouvais plus y rester, et j'en suis sorti.—Ce que je pense faire, je te le dirai plus tard, lorsque j'aurai mis à exécution.—Pour l'instant, voici ma vie: nous avons commencé le tableau d'Amphyon dans ma petite chambre du septième, un paradis orné d'une terrasse, d'où nous découvrons tout Paris, une retraite tranquille et pleine de soleil. Chaillan vient sur les une heure. Pajot, jeune homme dont je t'ai parlé, ne tarde pas à le suivre; nous allumons nos pipes, si bien qu'au bout de quelque temps nous ne nous voyons plus à quatre pas. Je ne te parle pas du bruit; ces messieurs dansent et chantent, et, ma foi, je les imite. Je parie que tu cherches déjà les verres et les bouteilles; tu as pardieu raison, les voici sur le coin de mon bureau, pleins d'un certain vin blanc que l'on nomme du Saint-Georges, lequel vin ressemble assez au vin cuit, et par son goût délicieux et par sa traîtrise. Le filou a surpris avant-hier Chaillan à l'improviste, et l'a si bien étourdi d'un coup lâchement asséné, que le brave garçon peignait chaque mouche qui passait, et fumait son amadou à effacer, jurant qu'il fumait un excellent tabac. Moi, je pose à moitié nu; la chose a ses désagréments, mais, au fond, c'est le sublime du spectacle. Pajot écrit sous ma dictée des vers qui me passent par la tête, tantôt bouffons, tantôt sérieux, éclos sous l'encens de nos pipes, au milieu des tintements des verres. C'est une véritable tabagie, un tableau qui n'a pas de nom; je ne regrette qu'une chose, c'est que tu ne sois ici pour rire avec nous.—Le matin, j'écris toujours un peu; le soir, après la séance, je lis quelques vers de Lamartine, ou de Musset, ou de V. Hugo. Telles s'écoulent mes journées; je m'ennuie beaucoup moins que cet hiver, et pourtant ce n'est pas encore là le genre d'existence que je rêve. Le tumulte n'est bon qu'à ses heures; toujours chanter, toujours rire, cela fatigue. Je ne travaille pas assez, et je m'en veux. Si tu viens à Paris, nous tâcherons de régler notre journée de façon à bûcher le plus possible, sans cependant oublier la pipe, ni le verre et la chanson.

Amphyon, sous le pinceau de Chaillan, prend assez la tournure d'un singe en mauvaise humeur. Tout bien considéré, je désespère plus que jamais de ce garçon comme artiste. Fort médiocre copiste, dès qu'il lui faut hiverner il est complètement mauvais. C'est un bon enfant, et ce ne sera jamais rien de plus. Il travaille beaucoup, peine, prépare, je crois: j'ai, en l'écrivant, un triste échantillon de ses progrès sous les yeux.—Je t'envoie à la page suivante une de ces poésies dont je parlais tantôt, faite au milieu du bruit, et écrite, faute de papier, sur le mur de ma chambre.

Je viens de recevoir une lettre de Baille. Je n'y comprends plus rien; voici une phrase que je lis dans cette épître: «Il est presque certain que Cézanne ira à Paris: quelle joie!» Est-ce d'après toi qu'il parle, lui as-tu véritablement donné cette espérance dernièrement, lorsqu'il s'est rendu à Aix? Ou bien a-t-il rêvé, s'est-il pris à croire réel ton désir seul? Je te le répète, je n'y comprends plus rien. Je t'engage à me dire dans la première lettre les choses franchement; depuis trois mois, je suis à me dire successivement et selon les lettres que je reçois: Il viendra, il ne viendra pas.—Tâchons, pour Dieu! tâchons de ne pas imiter les girouettes.—La question est trop importante pour passer du blanc au noir; là, franchement, où en sont les affaires?

Je ne t'envoie pas les vers qui précèdent comme quelque chose de sublime. Ils remplissent ma lettre, et rien de plus.

Mon voyage est toujours fixé au 15 septembre. Nous irons tous deux jusqu'à Trets, à pied, bien entendu; Chaillan le demande à grands cris.