Vous vous demandez peut-être, mes chers amis, si je ne lui ai rien montré de ma composition. Si je me taisais sur ce sujet, vous pourriez avec raison penser que je vous cache un jugement désobligeant de mon estimable voisin. Vous connaîtriez donc bien peu les hommes. Je ne suis pour M. Pagès (du Tarn) qu'un débutant, un jeune fou, peu à craindre, et partant qu'on peut louer sans réserve. Aussi, à la lecture de quelques-uns de mes vers, il m'a fait force éloges, m'a conseillé de publier au plus tôt, me prédisant un succès de grâce. Je prends ces éloges pour ce qu'ils valent et ne suis pas assez imprudent pour courir chez un libraire sur l'admiration de M. Pagès (du Tarn). On ne doit pas cueillir un fruit avant sa maturité; n'est-ce pas votre avis, vous les seuls dont je me déciderais à prendre les conseils?—Si vous le désirez, je vous parlerai dans une autre lettre de la Nouvelle Phèdre.

Je remarque que, dans cette épître d'une certaine longueur déjà, je ne vous entretiens que de vers, d'auteurs et d'autres choses littéraires. Chacun a son dada; parfois j'enfourche le mien. Mais qu'à cela ne tienne; que Baille me parle mathématiques, Cézanne peinture, vos lettres n'en auront pas moins d'intérêt pour moi, puisqu'elles viennent de vous.

J'ai reçu ce matin une lettre de Paul. Que devient Baille? quelles graves occupations l'ont empêché depuis quinze jours de m'adresser quelques lignes? Où sont donc ces belles promesses de m'écrire chaque semaine lorsque luisaient les jours de liberté? Le long silence, basé sur d'autres travaux plus utiles, va-t-il donc recommencer dans ces temps de farniente? Baille, j'ai bien envie, pour te punir, d'adresser cette lettre rue Mathéron. Quoi! Cézanne m'écrit, et toi pas un mot, pas un pauvre petit mot! J'admets encore que cette lettre ait été envoyée à ton insu, que n'as-tu fait comme Cézanne? que n'as-tu pensé à moi depuis deux semaines, à moi qui m'ennuie et qui attend vos épîtres avec tant d'impatience?—Assez de morale; sois sage à l'avenir et n'en parlons plus. Réponds-moi au plus tôt.

Cézanne m'a donc écrit, c'est à lui que je dois répondre.—La description de ta poseuse m'a fort égayé. Chaillan prétend qu'ici les modèles sont potables, sans être pourtant d'une première fraîcheur. On les dessine le jour, et la nuit on les caresse (le mot caresse est un peu faible). Tant pour la pose diurne, tant pour la pose nocturne; on assure d'ailleurs qu'elles sont fort accommodantes, surtout pour les heures de nuit. Quant à la feuille de vigne, elle est inconnue dans les ateliers; on s'y déshabille en famille, et l'amour de l'art voile ce qu'il y aurait de trop excitant dans les nudités. Viens, et tu verras.

Venez, venez tous deux, mes amis, je vous dirai moi mes longues rêveries; et peut-être conviendrez-vous, même Baille le réaliste, qu'après tout la vie est comme on veut la prendre et que ma façon n'est pas la plus mauvaise.

Cette lettre est sans doute la dernière que je vous adresse collectivement. Je reprendrai bientôt mes correspondances intimes.—Surtout que Baille, n'oublie pas qu'il me doit une prompte réponse. Je le prie de nouveau de me parler de la fontaine de la rotonde et des inscriptions qui y ont été ou qui doivent y être gravées.

Dès sa rentrée au lycée, ledit Baille devra me donner l'adresse d'un correspondant pour que je puisse lui écrire. Cette lettre est longue et fort mal écrite. Lisez-la à petits traits, sinon, je crains qu'une forte dose ne vous endorme.

Mes respects à vos parents, je vous serre les mains.

Votre ami dévoué,

Émile Zola.