Émile Zola.
11, rue Soufflot.
XLIII
Paris, le 29 septembre 1862.
Mon cher ami,
La foi est revenue; je crois et j'espère. Je me suis mis au travail franchement; chaque soir je m'enferme dans ma chambre et jusqu'à minuit j'écris ou je lis. Le meilleur résultat, c'est que j'ai retrouvé une partie de ma gaieté.—Je me suis dit ceci: en travaillant les sots parviennent, pourquoi n'essayerais-je pas de ce moyen? Je vais empiler manuscrit sur manuscrit dans mon secrétaire, puis, un jour, je les lâcherai un peu dans les journaux. J'ai déjà écrit trois nouvelles d'environ trente pages, depuis le départ de Baille; je compte en commettre une quinzaine et tâcher ensuite de les faire éditer quelque part.—Je suis dans les bons jours; je ris et je ne m'ennuie plus. Donne cette bonne nouvelle à Baille et dis-lui que ton retour achèvera de me guérir des blessures du passé,—car franchement le passé était pour beaucoup dans ma désespérance; il annulait presque l'avenir; m'en voici complètement hors.
Il est un espoir qui a sans doute contribué à chasser mon spleen, c'est celui de pouvoir presser bientôt ta main. Je sais que cela n'est pas encore bien sûr, mais tu me permets d'espérer, c'est déjà beaucoup. J'approuve complètement ton idée de venir travailler à Paris et de te retirer ensuite en Provence. Je crois que c'est une façon de se soustraire aux influences des écoles et de développer quelque originalité si l'on en a.—Ainsi, si tu viens à Paris, tant mieux pour toi et pour nous. Nous réglerons notre vie, passant deux soirées ensemble par semaine et travaillant toutes les autres. Les heures où nous nous verrons ne seront pas des heures perdues; rien ne me donne du courage comme de causer quelque temps avec un ami.—Je t'attends donc.
Tu n'avais pas besoin d'affranchir le paquet que tu devais m'expédier; je comptais bien payer le port. Mais, maintenant, la réflexion que tu fais me fait réfléchir. Puisque tu fais des économies, je veux en faire aussi. Tu remettras donc la toile à Baille qui me l'apportera.