Émile Zola.

Mes compliments empressés à ta famille. Va donc voir Paul, à Aix, et dis-lui de m'écrire; je suis sans nouvelles de lui depuis un mois.

Tu comprends pourquoi il est préférable d'arrêter les corrections avec Bellevaut, et de faire ces corrections, avant de confier le manuscrit aux copistes. D'abord, il est inutile de faire copier ce que l'on doit retrancher. Ensuite, il est peu prudent de nous mettre sur le dos les frais de deux nouvelles copies, sans avoir un oui formel de Bellevaut. Et tu n'auras ce oui formel que lorsque la forme de la pièce sera définitivement arrêtée.—Je t'engage à faire valoir ces raisons auprès de Bellevaut pour le décider à revoir sur-le-champ la pièce avec toi; dis-lui,—et donne les raisons,—que tu ne peux faire copier la pièce sans que le manuscrit soit tel qu'il doit être.

D'ailleurs, la bonne volonté de Bellevaut ne nous est encore nullement prouvée. Il faut nous défier des enthousiasmes d'Arnaud, qui voit toujours tout en rose. Il m'a écrit que Bellevaut était charmé du drame, et on t'a assuré que Bellevaut serait ravi de nous jouer. Tout cela est bel et bon. Mais je te prie de savoir par toi-même si le ravissement de Bellevaut est vraiment tel que le voit Arnaud. D'après la réception que l'ogre t'a faite, je ne vois pas tout couleur de rose. Avant de faire les frais de copie, il me semble nécessaire de savoir nettement à quoi nous en tenir. Et, je le répète pour la dixième fois peut-être, nous ne saurons à quoi nous en tenir que, lorsque les corrections faites, Bellevaut te dira: «Maintenant tout va parfaitement, et je jouerai le drame tel qu'il est là, lorsque j'aurai trois copies et que la censure aura prononcé.»


LVI

Paris, 25 août 1867.

Mon cher ami, j'ai reçu ta lettre qui est excellente. Tout va pour le mieux. Mille fois merci pour tes peines. Tu as parfaitement fait d'effacer quelques phrases dans le prologue, et d'atténuer le rôle de Clairon. J'approuve aussi,—puisqu'il le faut,—l'explication des toilettes de Clairon, achetées à l'aide de ses économies. Seulement, je crains que la situation de notre héroïne ne soit guère comprise aux Aygalades et chez Sauvaire. Lorsque ce dernier était son amant, heureuse ou non, elle allait au bras de cet homme, et sa présence était toute naturelle. Maintenant, son désir de suivre Daniel peut expliquer sa venue, mais sa conduite n'en reste pas moins très étrange, et on ne comprend plus son attitude devant le maître portefaix. Il y a là une nuance que tu dois saisir. Je le dis ces choses, non pas pour désapprouver tes changements, que je crois comme toi nécessaires, mais pour te prier de glisser çà et là quelques mots qui éclaircissent la situation. Ainsi, je vois du premier coup d'œil quelques petits détails: il est nécessaire de dire que Clairon a accepté le bras de Sauvaire pour aller aux Aygalades et qu'elle accepte ses hommages, quitte à ne jamais l'en récompenser; si elle n'a pas ouvertement Sauvaire pour chaperon, elle se promène dans la fête comme une âme en peine, et l'effet comique, «Ah! mon Dieu!» est amoindri. De même, pour sa présence chez le maître portefaix. Remarque que si nous n'établissons pas un lien quelconque entre elle et Sauvaire, la raison de leur présence vis-à-vis l'un de l'autre n'apparaît pas. Il faudrait absolument que leur position respective fût nettement indiquée dans une scène placée dès le commencement du tableau des Aygalades. Il est d'autant plus facile de poser cette situation, que cette situation n'est plus scabreuse du tout. Si nous ne la posons pas carrément, le public ne comprendra peut-être pas, et verra en Clairon ce que nous avions fait d'elle d'abord, une prostituée. D'ailleurs, tu dois avoir les mêmes craintes que moi, et je suis certain que tu t'es attaché à donner au rôle difficile de notre héroïne le plus de vraisemblance possible. Ne crains pas d'être clair surtout. La scène du collier est bonne, elle sert à faire croire aux invités de Sauvaire que Clairon a succombé. C'est là sans doute ta pensée. Et j'applaudis.

Je ne te parle pas des autres rôles puisque tu n'y fais aucun changement.

Ton sous-titre, maintenant. Je t'avoue que je n'aime pas du tout «ou l'Enfant de la Louve», d'autant plus que Clairon, troisième édition, n'est plus une louve, et qu'ainsi ce sous-titre va contre le véritable sens de la pièce. D'ailleurs, d'après ce que tu me dis, j'ai grand'peur que le roman ne nuise au drame, et je voudrais comme toi tâcher de nous sortir de ce mauvais pas. Il faut être carré. Je propose simplement de changer notre titre et d'appeler la pièce: les Drames de Marseille. Vois si Bellevaut accepte cela. Mais pas de sous-titre, s'il est possible. Je les déteste. D'autre part, si tu crois réellement qu'il y a un parti quelconque contre moi, nous pourrions faire annoncer habilement dans une feuille marseillaise que le drame ne ressemble pas du tout au roman. Tout cela est grave, je le sais, et peut-être ferions-nous mieux de laisser aller les choses. Attendons, si tu veux, ton retour ici, pour décider cette grosse question. La première représentation est seule à craindre; on saura ensuite à quoi s'en tenir.