En 1864, Édouard Manet exposait le Christ mort & les Anges & un Combat de taureaux, il n'a gardé de ce dernier tableau que l'Espada du premier plan,—l'Homme mort,—qui se rapproche beaucoup comme manière de l'Enfant à l'épée; la peinture y est détaillée & serrée, très-fine & très-solide; je sais à l'avance que ce sera un des succès de l'exposition de l'artiste, car la foule aime à regarder de près & à ne pas être choquée par les aspérités trop rudes d'une originalité sincère. Moi, je déclare préférer de beaucoup le Christ mort & les Anges; je retrouve là Édouard Manet tout entier, avec les partis-pris de son œil & les audaces de sa main. On a dit que ce Christ n'était pas un Christ, & j'avoue que cela peut être; pour moi, c'est un cadavre peint en pleine lumière, avec franchise & vigueur; & même j'aime les anges du fond, ces enfants aux grandes ailes bleues qui ont une étrangeté si douce & si élégante.
En 1865, Édouard Manet est encore reçu au Salon; il expose un Jésus insulté par les soldats, & son chef-d'œuvre, son Olympia. J'ai dit chef-d'œuvre, & je ne retire pas le mot. Je prétends que cette toile est véritablement la chair & le sang du peintre. Elle le contient tout entier & ne contient que lui. Elle restera comme l'œuvre caractéristique de son talent, comme la marque la plus haute de sa puissance. J'ai lu en elle la personnalité d'Édouard Manet, & lorsque j'ai analysé le tempérament de l'artiste, j'avais uniquement devant les yeux cette toile qui renferme toutes les autres. Nous avons ici, comme disent les amuseurs publics, une gravure d'Épinal. Olympia, couchée sur des linges blancs, fait une grande tache pâle sur le fond noir; dans ce fond noir se trouvent la tête de la négresse qui apporte un bouquet & ce fameux chat qui a tant égayé le public. Au premier regard, on ne distingue ainsi que deux teintes dans le tableau, deux teintes violentes, s'enlevant l'une sur l'autre. D'ailleurs, les détails ont disparu. Regardez la tête de la jeune fille: les lèvres sont deux minces lignes roses, les yeux se réduisent à quelques traits noirs. Voyez maintenant le bouquet, & de près, je vous prie: des plaques roses, des plaques bleues, des plaques vertes. Tout se simplifie, si vous voulez reconstruire la réalité, il faut que vous vous reculiez de quelques pas. Alors il arrive une étrange histoire: chaque objet se met à son plan, la tête d'Olympia se détache du fond avec un relief saisissant, le bouquet devient une merveille d'éclat & de fraîcheur. La justesse de l'œil & la simplicité de la main ont fait ce miracle; le peintre a procédé comme la nature procède elle-même, par masses claires, par larges pans de lumière, son œuvre a l'aspect un peu rude & austère de la nature. Il y a d'ailleurs des partis-pris; l'art ne vit que de fanatisme. Et ces partis-pris sont justement cette sécheresse élégante, cette violence des transitions que j'ai signalées. C'est l'accent personnel, la saveur particulière de l'œuvre. Rien n'est d'une finesse plus exquise que les tons pâles des linges de blancs différents sur lesquels Olympia est couchée. Il y a, dans la juxtaposition de ces blancs, une immense difficulté vaincue. Le corps lui-même de l'enfant a des pâleurs charmantes; c'est une jeune fille de seize ans, sans doute un modèle qu'Édouard Manet a tranquillement copié tel qu'il était. Et tout le monde a crié: on a trouvé ce corps nu indécent; cela devait être, puisque c'est là de la chair, une fille que l'artiste a jeté sur la toile dans sa nudité jeune & déjà fanée. Lorsque nos artistes nous donnent des Vénus, ils corrigent la nature, ils mentent. Édouard Manet s'est demandé pourquoi mentir, pourquoi ne pas dire la vérité; il nous a fait connaître Olympia, cette fille de nos jours, que vous rencontrez sur les trottoirs qui serre ses maigres épaules dans un mince châle de laine déteinte. Le public, comme toujours, s'est bien gardé de comprendre ce que voulait le peintre; il y a eu des gens qui ont cherché un sens philosophique dans le tableau; d'autres, plus égrillards, n'auraient pas été fâchés d'y découvrir une intention obscène. Eh! dites-leur donc tout haut, cher maître, que vous n'êtes point ce qu'ils pensent, qu'un tableau pour vous est un simple prétexte à analyse. Il vous fallait une femme nue, & vous avez choisi Olympia, la première venue; il vous fallait des taches claires & lumineuses, & vous avez mis un bouquet: il vous fallait des taches noires, & vous avez placé dans un coin une négresse & un chat. Qu'est-ce que tout cela veut dire? vous ne le savez guère, ni moi non plus. Mais je sais, moi, que vous avez admirablement réussi à faire une œuvre de peintre, de grand peintre, je veux dire à traduire énergiquement & dans un langage particulier les vérités de la lumière & de l'ombre, les réalités des objets & des créatures.
J'arrive maintenant aux dernières œuvres, à celles que le public ne connaît pas. Voyez l'instabilité des choses humaines: Édouard Manet, reçu au Salon à deux reprises consécutives, est nettement refusé en 1866; on accepte l'étrangeté si originale d'Olympia, & l'on ne veut ni du Joueur de fifre ni de l'Acteur tragique, toiles qui, tout en contenant la personnalité entière de l'artiste, ne l'affirment pas si hautement. L'Acteur tragique, un portrait de Rouvière en costume d'Hamlet, porte un vêtement noir qui est une merveille d'exécution. J'ai rarement vu de pareilles finesses de ton & une semblable aisance dans la peinture d'étoffes de même couleur juxtaposées. Je préfère d'ailleurs le Joueur de fifre, un petit bonhomme, un enfant de troupe musicien, qui souffle dans son instrument de toute son haleine & de tout son cœur. Un de nos grands paysagistes modernes a dit que ce tableau était «une enseigne de costumier», & je suis de son avis, s'il a voulu dire par là que le costume du jeune musicien était traité avec la simplicité d'une image. Le jaune des galons, le bleu noir de la tunique, le rouge des culottes ne sont encore ici que de larges taches. Et cette simplification produite par l'œil clair & juste de l'artiste, a fait de la toile une œuvre toute blonde, toute naïve, charmante jusqu'à la grâce, réelle jusqu'à l'âpreté.
Enfin restent quatre toiles, à peine sèches: le Fumeur, la Joueuse de guitare, un Portrait de Mme M..., une Jeune dame en 1866. Le Portrait de Mme M... est une des meilleures pages de l'artiste; je devrais répéter ce que j'ai déjà dit: simplicité & justesse extrêmes, aspect clair & fin. En terminant, je trouve, nettement caractérisée dans une Jeune dame en 1866, cette élégance native qu'Édouard Manet, homme du monde, a au fond de lui. Une jeune femme, vêtue d'un long peignoir rose, est debout, la tête gracieusement penchée, respirant le parfum d'un bouquet de violettes qu'elle tient dans sa main droite; à sa gauche, un perroquet se courbe sur son perchoir. Le peignoir est d'une grâce infinie, doux à l'œil, très-ample & très-riche: le mouvement de la jeune femme a un charme indicible. Cela serait même trop joli, si le tempérament du peintre ne venait mettre sur cet ensemble l'empreinte de son austérité.
J'allais oublier quatre très-remarquables marines,—le Steam-Boat; le Combat du Kerseage & de l'Alabama; Vue de mer, temps calme; Bateau de pêche arrivant vent arrière,—dont les vagues magnifiques témoignent que l'artiste a couru & aimé l'Océan & sept tableaux de nature morte de fleurs qui commencent heureusement à être des chefs-d'œuvre pour tout le monde. Les ennemis les plus déclarés du talent d'Édouard Manet lui accordent qu'il peint bien les objets inanimés. C'est un premier pas. J'ai surtout admiré, parmi ces tableaux de nature morte, un splendide bouquet de pivoines, —-un Vase de fleurs,—& une toile intitulée un Déjeuner, qui resteront dans ma mémoire à coté de l'Olympia. D'ailleurs, d'après le mécanisme de son talent dont j'ai essayé d'expliquer les rouages, le peintre doit forcément rendre avec une grande puissance un groupe d'objets inanimés.
Tel est l'œuvre d'Édouard Manet, tel est l'ensemble que le public sera, je l'espère, appelé à voir dans une des salles de l'Exposition universelle. Je ne puis penser que la foule reliera aveugle & ironique devant ce tout harmonieux & complet dont je viens d'étudier brièvement les parties. Il y aura là une manifestation trop originale, trop humaine, pour que la vérité ne soit pas enfin victorieuse. Et que le public se dise surtout que ces tableaux représentent seulement six années d'efforts, & que l'artiste a trente-trois ans à peine. L'avenir est à lui: je n'ose moi-même l'enfermer dans le présent[1].
[1] Je n'ai pu analyser toutes les œuvres qu'Édouard Manet réunira dans la salle de son Exposition particulière. Je le répète, cette étude a été écrite en décembre dernier, à la suite d'une visite que je fis à l'atelier du peintre.
Les tableaux qui ont forcément échappé à ma critique sont: Portrait de M. et de Mme M...; Portrait de Mme B...; Portrait de Z. A...; un Moine en prière; les Courses au bois de Boulogne; Nymphe surprise; Jeune femme couchée en costume espagnol; une Dame à sa fenêtre; un Chien épagneul; les Étudiants de Salamanque; Paysage; une Tête d'étude; un Matador de taureaux; et deux toiles faisant pendant, représentant chacune un Philosophe, un mendiant drapé dans ses guenilles...
Édouard Manet doit également exposer trois eaux-fortes et trois copies qu'il a faites au Musée du Louvre: la Vierge au lapin, d'après Titien; le Portrait de Tintoret, d'après Tintoret, et les Petits cavaliers, d'après Velasquez.