On lui a reproché d'imiter les maîtres espagnols. J'accorde qu'il y ait quelque ressemblance entre ses premières œuvres & celles de ces maîtres: on est toujours fils de quelqu'un. Mais, dès son Déjeuner sur l'herbe, il me paraît affirmer nettement cette personnalité que j'ai essayé d'expliquer & de commenter brièvement. La vérité est peut-être que le public en lui voyant peindre des scènes & des costumes d'Espagne, aura décidé qu'il prenait ses modèles au delà des Pyrénées. De là à l'accusation de plagiat, il n'y a pas loin. Or, il est bon de faire savoir que si Édouard Manet a peint des espada et des majo, c'est qu'il avait dans son atelier des vêtements espagnols & qu'il les trouvait beaux de couleur. Il a traversé l'Espagne en 1865 seulement, & ses toiles ont un accent trop individuel pour qu'on veuille ne trouver en lui qu'un bâtard de Velasquez & de Goya.
II
LES ŒUVRES
Je puis maintenant, en parlant des œuvres d'Édouard Manet, me faire mieux entendre. J'ai indiqué, à grands traits, les caractères du talent de l'artiste, & chaque toile que j'analyserai viendra appuyer d'un exemple le jugement que j'ai porté. L'ensemble est connu, il ne s'agit plus que de faire connaître les détails qui forment cet ensemble. En disant ce que j'ai éprouvé devant chaque tableau, je rétablirai dans son tout la personnalité du peintre.
L'œuvre d'Édouard Manet est déjà considérable. Ce travailleur sincère & laborieux a bien employé les six dernières années; je souhaite son courage & son amour du travail aux gros rieurs qui le traitent de rapin oisif & goguenard. J'ai vu dernièrement dans son atelier une trentaine de toiles dont la plus ancienne date de 1860. Il les a réunies là pour juger de l'ensemble qu'elles feraient à l'Exposition universelle.
J'espère bien les retrouver au Champ de Mars, en mai prochain, & je compte qu'elles établiront d'une façon définitive & solide la réputation de l'artiste. Il ne s'agit plus de deux ou trois œuvres, il s'agit de trente œuvres au moins, de six années de travail & de talent. On ne peut refuser au vaincu de la foule une éclatante revanche dont il doit sortir vainqueur. Les juges comprendront qu'il serait inintelligent de cacher systématiquement, dans la solennité qui se prépare, une des faces les plus originales les plus sincères de l'art contemporain. Ici le refus serait un véritable meurtre, un assassinat officiel.
Et c'est alors que je voudrais pouvoir prendre les sceptiques par la main & les conduire devant les tableaux d'Édouard Manet: «Voyez & jugez, dirais-je. Voilà l'homme grotesque, l'homme impopulaire. Il a travaillé pendant six ans, & voilà son œuvre. Riez-vous encore, le trouvez-vous toujours d'une plaisante drôlerie? Vous commencez à sentir, n'est-ce pas, qu'il y a autre chose que des chats noirs dans ce talent? L'ensemble est un & complet. Il s'étale largement, avec sa sincérité & sa puissance. Dans chaque toile, la main de l'artiste a parlé le même langage, simple & exact. Quand vous embrassez d'un regard toutes les toiles à la fois, vous trouvez que ces œuvres diverses se tiennent, se complètent, qu'elles représentent une somme énorme d'analyse & de vigueur. Riez encore, si vous aimez à rire; mais, prenez garde, vous rirez désormais de votre aveuglement.»
La première sensation que j'ai éprouvée en entrant dans l'atelier d'Édouard Manet a été une sensation d'unité &, de force. Il y a de l'âpreté & de la douceur dans le premier regard qu'on jette sur les murs. Les yeux, avant de s'arrêter particulièrement sur une toile, errent à l'aventure, de bas en haut, de droite à gauche; & ces couleurs claires, ces formes élégantes qui se mêlent, ont une harmonie âcre, une franchise d'une simplicité & d'une énergie extrêmes.
Puis, lentement, j'ai analysé les œuvres une à une. Voici, en quelques lignes, mon sentiment sur chacune d'elles; j'appuie sur les plus importantes.
Je l'ai dit, la toile la plus ancienne est le Buveur d'absinthe, un homme hâve & abruti, drapé dans un pan de manteau & affaissé sur lui-même. Le peintre se cherchait encore; il y a presque une intention mélodramatique dans le sujet; puis, je ne trouve pas là ce tempérament simple & exact, puissant & large, que l'artiste affirmera plus tard.