La femme de chambre, qui aidait le domestique, crut à un ordre et alla tirer un des rideaux. Ce furent, dès lors, des plaisanteries interminables: on ne posa plus un verre ni une fourchette, sans prendre des précautions; on salua chaque plat, ainsi qu'une épave échappée à un pillage, dans une ville conquise; et, derrière cette gaieté forcée, il y avait une sourde peur, qui se trahissait par des coups d'oeil involontaires jetés vers la route, comme si une bande de meurt-de-faim eût guetté la table du dehors.

Après les oeufs brouillés aux truffes, parurent des truites de rivière. La conversation était tombée sur la crise industrielle, qui s'aggravait depuis dix-huit mois.

—C'était fatal, dit Deneulin, la prospérité trop grande des dernières années devait nous amener là… Songez donc aux énormes capitaux immobilisés, aux chemins de fer, aux ports et aux canaux, à tout l'argent enfoui dans les spéculations les plus folles. Rien que chez nous, on a installé des sucreries comme si le département devait donner trois récoltes de betteraves… Et, dame! aujourd'hui, l'argent s'est fait rare, il faut attendre qu'on rattrape l'intérêt des millions dépensés: de là, un engorgement mortel et la stagnation finale des affaires.

M. Hennebeau combattit cette théorie, mais il convint que les années heureuses avaient gâté l'ouvrier.

—Quand je songe, cria-t-il, que ces gaillards, dans nos fosses, pouvaient se faire jusqu'à six francs par jour, le double de ce qu'ils gagnent à présent! Et ils vivaient bien, et ils prenaient des goûts de luxe… Aujourd'hui, naturellement, ça leur semble dur, de revenir à leur frugalité ancienne.

—Monsieur Grégoire, interrompit madame Hennebeau, je vous en prie, encore un peu de ces truites… Elles sont délicates, n'est-ce pas?

Le directeur continuait:

—Mais, en vérité, est-ce notre faute? Nous sommes atteints cruellement, nous aussi… Depuis que les usines ferment une à une, nous avons un mal du diable à nous débarrasser de notre stock; et, devant la réduction croissante des demandes, nous nous trouvons bien forcés d'abaisser le prix de revient… C'est ce que les ouvriers ne veulent pas comprendre.

Un silence régna. Le domestique présentait des perdreaux rôtis, tandis que la femme de chambre commençait à verser du chambertin aux convives.

—Il y a eu une famine dans l'Inde, reprit Deneulin à demi-voix, comme s'il se fût parlé à lui-même. L'Amérique, en cessant ses commandes de fer et de fonte, a porté un rude coup à nos hauts fourneaux. Tout se tient, une secousse lointaine suffit à ébranler le monde… Et l'Empire qui était si fier de cette fièvre chaude de l'industrie!