Étienne, sous les claques de cette fille, était devenu blême. Il avait failli d'abord l'assommer. Puis, après s'être essuyé la face, dans un geste d'homme qui se dégrise, il dit à Chaval, au milieu d'un grand silence:
—Elle a raison, ça suffit… Fous le camp!
Tout de suite, Chaval prit sa course, et Catherine galopa derrière lui. La foule, saisie, les regardait disparaître au coude de la route. Seule, la Maheude murmura:
—Vous avez tort, fallait le garder. Il va pour sûr faire quelque traîtrise.
Mais la bande s'était remise en marche. Cinq heures allaient sonner, le soleil d'une rougeur de braise, au bord de l'horizon, incendiait la plaine immense. Un colporteur qui passait, leur apprit que les dragons descendaient du côté de Crèvecoeur. Alors, ils se replièrent, un ordre courut.
—A Montsou! à la Direction!… Du pain! du pain! du pain!
V
M. Hennebeau s'était mis devant la fenêtre de son cabinet, pour voir partir la calèche qui emmenait sa femme déjeuner à Marchiennes. Il avait suivi un instant Négrel trottant près de la portière; puis, il était revenu tranquillement s'asseoir à son bureau. Quand ni sa femme ni son neveu ne l'animaient du bruit de leur existence, la maison semblait vide. Justement, ce jour-là, le cocher conduisait Madame; Rose, la nouvelle femme de chambre, avait congé jusqu'à cinq heures; et il ne restait qu'Hippolyte, le valet de chambre, se traînant en pantoufles par les pièces, et que la cuisinière, occupée depuis l'aube à se battre avec ses casseroles, tout entière au dîner que ses maîtres donnaient le soir. Aussi, M. Hennebeau se promettait-il une journée de gros travail, dans ce grand calme de la maison déserte.
Vers neuf heures, bien qu'il eût reçu l'ordre de renvoyer tout le monde, Hippolyte se permit d'annoncer Dansaert, qui apportait des nouvelles. Le directeur apprit seulement alors la réunion tenue la veille, dans la forêt; et les détails étaient d'une telle netteté, qu'il l'écoutait en songeant aux amours avec la Pierronne, si connus, que deux ou trois lettres anonymes par semaine dénonçaient les débordements du maître-porion: évidemment, le mari avait causé, cette police-là sentait le traversin. Il saisit même l'occasion, il laissa entendre qu'il savait tout, et se contenta de recommander la prudence, dans la crainte d'un scandale. Effaré de ces reproches, au travers de son rapport, Dansaert niait, bégayait des excuses, tandis que son grand nez avouait le crime, par sa rougeur subite. Du reste, il n'insista pas, heureux d'en être quitte à si bon compte; car, d'ordinaire, le directeur se montrait d'une sévérité implacable d'homme pur, dès qu'un employé se passait le régal d'une jolie fille, dans une fosse. L'entretien continua sur la grève, cette réunion de la forêt n'était encore qu'une fanfaronnade de braillards, rien ne menaçait sérieusement. En tout cas, les corons ne bougeraient sûrement pas de quelques jours, sous l'impression de peur respectueuse que la promenade militaire du matin devait avoir produite.
Lorsque M. Hennebeau se retrouva seul, il fut pourtant sur le point d'envoyer une dépêche au préfet. La crainte de donner inutilement cette preuve d'inquiétude le retint. Il ne se pardonnait déjà pas d'avoir manqué de flair, au point de dire partout, d'écrire même à la Régie, que la grève durerait au plus une quinzaine. Elle s'éternisait depuis près de deux mois, à sa grande surprise; et il s'en désespérait, il se sentait chaque jour diminué, compromis, forcé d'imaginer un coup d'éclat, s'il voulait rentrer en grâce près des régisseurs. Il leur avait justement demandé des ordres, dans l'éventualité d'une bagarre. La réponse tardait, il l'attendait par le courrier de l'après-midi. Et il se disait qu'il serait temps alors de lancer des télégrammes, pour faire occuper militairement les fosses, si telle était l'opinion de ces messieurs. Selon lui, ce serait la bataille, du sang et des morts, à coup sûr. Une responsabilité pareille le troublait, malgré son énergie habituelle.