—Est-ce que tu as peur que je ne te vende?… Vous serez mieux pour causer ici que sur la route.
Étienne entra. Madame Rasseneur lui offrit poliment une chope, qu'il refusa d'un geste. Le cabaretier ajoutait:
—Il y a longtemps que j'ai deviné où tu te caches. Si j'étais un mouchard comme tes amis le disent, je t'aurais depuis huit jours envoyé les gendarmes.
—Tu n'as pas besoin de te défendre, répondit le jeune homme, je sais que tu n'as jamais mangé de ce pain-là… On peut ne pas avoir les mêmes idées et s'estimer tout de même.
Et le silence régna de nouveau. Souvarine avait repris sa chaise, le dos à la muraille, les yeux perdus sur la fumée de sa cigarette; mais ses doigts fébriles étaient agités d'une inquiétude, il les promenait le long de ses genoux, cherchant le poil tiède de Pologne, absente ce soir-là; et c'était un malaise inconscient, une chose qui lui manquait, sans qu'il sût au juste laquelle.
Assis de l'autre côté de la table, Étienne dit enfin:
—C'est demain que le travail reprend au Voreux. Les Belges sont arrivés avec le petit Négrel.
—Oui, on les a débarqués à la nuit tombée, murmura Rasseneur resté debout. Pourvu qu'on ne se tue pas encore!
Puis, haussant la voix:
—Non, vois-tu, je ne veux pas recommencer à nous disputer, seulement ça finira par du vilain, si vous vous entêtez davantage… Tiens! votre histoire est tout à fait celle de ton Internationale. J'ai rencontré Pluchart avant-hier à Lille, où j'avais des affaires. Ça se détraque, sa machine, paraît-il.