Sans une parole, elle versa, en femme qui ne refusait sa bière à personne. Un silence s'était fait, ni le cabaretier, ni les deux autres n'avaient bougé de leur place.

—J'en connais qui ont dit que j'étais un mouchard, reprit Chaval arrogant, et j'attends que ceux-là me le répètent un peu en face, pour qu'on s'explique à la fin.

Personne ne répondit, les hommes tournaient la tête, regardaient vaguement les murs.

—Il y a les feignants, et il y a les pas feignants, continua-t-il plus haut. Moi je n'ai rien à cacher, j'ai quitté la sale baraque à Deneulin, je descends demain au Voreux avec douze Belges, qu'on m'a donnés à conduire, parce qu'on m'estime. Et, si ça contrarie quelqu'un, il peut le dire, nous en causerons.

Puis, comme le même silence dédaigneux accueillait ses provocations, il s'emporta contre Catherine.

—Veux-tu boire, nom de Dieu!… Trinque avec moi à la crevaison de tous les salauds qui refusent de travailler!

Elle trinqua, mais d'une main si tremblante, qu'on entendit le tintement léger des deux verres. Lui, maintenant, avait tiré de sa poche une poignée de monnaie blanche, qu'il étalait par une ostentation d'ivrogne, en disant que c'était avec sa sueur qu'on gagnait ça, et qu'il défiait les feignants de montrer dix sous. L'attitude des camarades l'exaspérait, il en arriva aux insultes directes.

—Alors, c'est la nuit que les taupes sortent? Il faut que les gendarmes dorment pour qu'on rencontre les brigands?

Étienne s'était levé, très calme, résolu.

—Écoute, tu m'embêtes… Oui, tu es un mouchard, ton argent pue encore quelque traîtrise, et ça me dégoûte de toucher à ta peau de vendu. N'importe! je suis ton homme, il y a assez longtemps que l'un des deux doit manger l'autre.