La voix de Rasseneur s'éleva.

—Jamais la violence n'a réussi, on ne peut pas refaire le monde en un jour. Ceux qui vous ont promis de tout changer d'un coup, sont des farceurs ou des coquins!

—Bravo! bravo! cria la foule.

Qui donc était le coupable? et cette question qu'Étienne se posait, achevait de l'accabler. En vérité, était-ce sa faute, ce malheur dont il saignait lui-même, la misère des uns, l'égorgement des autres, ces femmes, ces enfants, amaigris et sans pain? Il avait eu cette vision lamentable, un soir, avant les catastrophes. Mais déjà une force le soulevait, il se trouvait emporté avec les camarades. Jamais, d'ailleurs, il ne les avait dirigés, c'étaient eux qui le menaient, qui l'obligeaient à faire des choses qu'il n'aurait pas faites, sans le branle de cette cohue poussant derrière lui. A chaque violence, il était resté dans la stupeur des événements, car il n'en avait prévu ni voulu aucun. Pouvait-il s'attendre, par exemple, à ce que ses fidèles du coron le lapideraient un jour? Ces enragés-là mentaient, quand ils l'accusaient de leur avoir promis une existence de mangeaille et de paresse. Et, dans cette justification, dans les raisonnements dont il essayait de combattre ses remords, s'agitait la sourde inquiétude de ne pas s'être montré à la hauteur de sa tâche, ce doute du demi-savant qui le tracassait toujours. Mais il se sentait à bout de courage, il n'était même plus de coeur avec les camarades, il avait peur d'eux, de cette masse énorme, aveugle et irrésistible du peuple, passant comme une force de la nature, balayant tout, en dehors des règles et des théories. Une répugnance l'en avait détaché peu à peu, le malaise de ses goûts affinés, la montée lente de tout son être vers une classe supérieure.

A ce moment, la voix de Rasseneur se perdit au milieu de vociférations enthousiastes.

—Vive Rasseneur! il n'y a que lui, bravo, bravo!

Le cabaretier referma la porte, pendant que la bande se dispersait; et les deux hommes se regardèrent en silence. Tous deux haussèrent les épaules. Ils finirent par boire une chope ensemble.

Ce même jour, il y eut un grand dîner à la Piolaine, où l'on fêtait les fiançailles de Négrel et de Cécile. Les Grégoire, depuis la veille, faisaient cirer la salle à manger et épousseter le salon. Mélanie régnait dans la cuisine, surveillant les rôtis, tournant les sauces, dont l'odeur montait jusque dans les greniers. On avait décidé que le cocher Francis aiderait Honorine à servir. La jardinière devait laver la vaisselle, le jardinier ouvrirait la grille. Jamais un tel gala n'avait mis en l'air la grande maison patriarcale et cossue.

Tout se passa le mieux du monde. Madame Hennebeau se montra charmante pour Cécile, et elle sourit à Négrel, lorsque le notaire de Montsou, galamment, proposa de boire au bonheur du futur ménage. M. Hennebeau fut aussi très aimable. Son air riant frappa les convives, le bruit courait que, rentré en faveur près de la Régie, il serait bientôt fait officier de la Légion d'honneur, pour la façon énergique dont il avait dompté la grève. On évitait de parler des derniers événements, mais il y avait du triomphe dans la joie générale, le dîner tournait à la célébration officielle d'une victoire. Enfin, on était donc délivré, on recommençait à manger et à dormir en paix! Une allusion fut discrètement faite aux morts dont la boue du Voreux avait à peine bu le sang: c'était une leçon nécessaire, et tous s'attendrirent, quand les Grégoire ajoutèrent que, maintenant, le devoir de chacun était d'aller panser les plaies, dans les corons. Eux, avaient repris leur placidité bienveillante, excusant leurs braves mineurs, les voyant déjà, au fond des fosses, donner le bon exemple d'une résignation séculaire. Les notables de Montsou, qui ne tremblaient plus, convinrent que la question du salariat demandait à être étudiée prudemment. Au rôti, la victoire devint complète, lorsque M. Hennebeau lut une lettre de l'évêque, où celui-ci annonçait le déplacement de l'abbé Ranvier. Toute la bourgeoisie de la province commentait avec passion l'histoire de ce prêtre, qui traitait les soldats d'assassins. Et le notaire, comme le dessert paraissait, se posa très résolument en libre penseur.

Deneulin était là, avec ses deux filles. Au milieu de cette allégresse, il s'efforçait de cacher la mélancolie de sa ruine. Le matin même, il avait signé la vente de sa concession de Vandame à la Compagnie de Montsou. Acculé, égorgé, il s'était soumis aux exigences des régisseurs, leur lâchant enfin cette proie guettée si longtemps, leur tirant à peine l'argent nécessaire pour payer ses créanciers. Même il avait accepté, au dernier moment, comme une chance heureuse, leur offre de le garder à titre d'ingénieur divisionnaire, résigné à surveiller ainsi, en simple salarié, cette fosse où il avait englouti sa fortune. C'était le glas des petites entreprises personnelles, la disparition prochaine des patrons, mangés un à un par l'ogre sans cesse affamé du capital, noyés dans le flot montant des grandes Compagnies. Lui seul payait les frais de la grève, il sentait bien qu'on buvait à son désastre, en buvant à la rosette de M. Hennebeau; et il ne se consolait un peu que devant la belle crânerie de Lucie et de Jeanne, charmantes dans leurs toilettes retapées, riant à la débâcle, en jolies filles garçonnières, dédaigneuses de l'argent.