—C'est lui, mon Dieu!

—Qui donc?

—Lui, tu sais bien?… J'ai senti ses moustaches.

C'était le cadavre de Chaval, remonté du plan incliné, poussé jusqu'à eux par la crue. Étienne allongea le bras, sentit aussi les moustaches, le nez broyé; et un frisson de répugnance et de peur le secoua. Prise d'une nausée abominable, Catherine avait craché l'eau qui lui restait à la bouche. Elle croyait qu'elle venait de boire du sang, que toute cette eau profonde, devant elle, était maintenant le sang de cet homme.

—Attends, bégaya Étienne, je vais le renvoyer.

Il donna un coup de pied au cadavre, qui s'éloigna. Mais, bientôt, ils le sentirent de nouveau qui tapait dans leurs jambes.

—Nom de Dieu! va-t-en donc!

Et, la troisième fois, Étienne dut le laisser. Quelque courant le ramenait. Chaval ne voulait pas partir, voulait être avec eux, contre eux. Ce fut un affreux compagnon, qui acheva d'empoisonner l'air. Pendant toute cette journée, ils ne burent pas, luttant, aimant mieux mourir; et, le lendemain seulement, la souffrance les décida: ils écartaient le corps à chaque gorgée, ils buvaient quand même. Ce n'était pas la peine de lui casser la tête, pour qu'il revînt entre lui et elle, entêté dans sa jalousie. Jusqu'au bout, il serait là, même mort, pour les empêcher d'être ensemble.

Encore un jour, et encore un jour. Étienne, à chaque frisson de l'eau, recevait un léger coup de l'homme qu'il avait tué, le simple coudoiement d'un voisin qui rappelait sa présence. Et, toutes les fois, il tressaillait. Continuellement, il le voyait, gonflé, verdi, avec ses moustaches rouges, dans sa face broyée. Puis, il ne se souvenait plus, il ne l'avait pas tué, l'autre nageait et allait le mordre. Catherine, maintenant, était secouée de crises de larmes, longues, interminables, après lesquelles un accablement l'anéantissait. Elle finit par tomber dans un état de somnolence invincible. Il la réveillait, elle bégayait des mots, elle se rendormait tout de suite, sans même soulever les paupières; et, de crainte qu'elle ne se noyât, il lui avait passé un bras à la taille. C'était, lui, maintenant, qui répondait aux camarades. Les coups de rivelaine approchaient, il les entendait derrière son dos. Mais ses forces diminuaient aussi, il avait perdu tout courage à taper. On les savait là, pourquoi se fatiguer encore? Cela ne l'intéressait plus, qu'on pût venir. Dans l'hébétement de son attente, il en était, pendant des heures, à oublier ce qu'il attendait.

Un soulagement les réconforta un peu. L'eau baissait, le corps de Chaval s'éloigna. Depuis neuf jours, on travaillait à leur délivrance, et ils faisaient, pour la première fois, quelques pas dans la galerie, lorsqu'une épouvantable commotion les jeta sur le sol. Ils se cherchèrent, ils restèrent aux bras l'un de l'autre, fous, ne comprenant pas, croyant que la catastrophe recommençait. Rien ne remuait plus, le bruit des rivelaines avait cessé.