Tous deux s'animaient, elle était presque gaie et fière d'avoir de l'imagination. A une caresse plus vive, elle fut parcourue d'un frémissement.

—Non, laisse-moi, attends un peu… Car, mon chéri, j'y songe, ça ne va pas encore. Si tu restes ici avec moi, le suicide quand même semblera louche. Il faut que tu partes. Entends-tu? demain, tu partiras, mais d'une façon ouverte, devant Cabuche, devant Misard, pour que ton départ soit bien établi. Tu prendras le train à Barentin, tu descendras à Rouen, sous un prétexte; puis, dès que la nuit sera tombée, tu reviendras, je te ferai entrer par-derrière. Il n'y a que quatre lieues, tu peux être de retour en moins de trois heures… Cette fois, tout est réglé. C'est fait, si tu le veux.

—Oui, je le veux, c'est fait.

Lui-même, maintenant, réfléchissait, ne la baisait plus, inerte. Et il y eut encore un silence, pendant qu'ils demeuraient ainsi, sans bouger, aux bras l'un de l'autre, comme anéantis dans l'acte futur, arrêté, certain désormais. Puis, lentement, la sensation de leurs deux corps leur revint, et ils s'étouffaient d'une étreinte grandissante, lorsqu'elle s'arrêta, les bras dénoués.

—Eh bien! et le prétexte pour le faire venir ici? Il ne pourra toujours prendre que le train de huit heures du soir, après son service, et il n'arrivera pas avant dix heures: ça vaut mieux… Tiens! justement, cet acquéreur pour la maison, dont Misard m'a parlé, et qui doit visiter après-demain matin! Voilà, je vais télégraphier à mon mari, en me levant, que sa présence est absolument nécessaire. Il sera là demain soir. Toi, tu partiras dans l'après-midi, et tu pourras être de retour avant qu'il arrive. Il fera nuit, pas de lune, rien qui nous gêne… Tout s'arrange parfaitement.

—Oui, parfaitement.

Et, cette fois, emportés jusqu'à l'évanouissement, ils s'aimèrent. Lorsqu'ils s'endormirent enfin, au fond du grand silence, en se tenant encore à pleins bras, il ne faisait pas jour, la pointe de l'aube commençait à blanchir les ténèbres qui les avaient cachés l'un à l'autre, comme enveloppés d'un manteau noir. Lui, jusqu'à dix heures, dormit d'un sommeil écrasé, sans un rêve; et, quand il ouvrit les yeux, il était seul, elle s'habillait dans sa chambre, de l'autre côté du palier. Une nappe de clair soleil entrait par la fenêtre, incendiant les rideaux rouges du lit, les tentures rouges des murs, tout ce rouge dont flambait la pièce; tandis que la maison tremblait du tonnerre d'un train, qui venait de passer. Ce devait être ce train qui l'avait réveillé. Ébloui, il regarda le soleil, le ruissellement rouge où il était; puis, il se souvint: c'était décidé, c'était la nuit prochaine qu'il tuerait, lorsque ce grand soleil aurait disparu.

Les choses se passèrent, ce jour-là, ainsi que les avaient arrêtées Séverine et Jacques. Elle, avant le déjeuner, pria Misard de porter à Doinville la dépêche pour son mari; et, vers trois heures, comme Cabuche était là, lui, ouvertement, fit ses préparatifs de départ. Même, comme il partait, pour prendre à Barentin le train de quatre heures quatorze, le carrier l'accompagna, par désoeuvrement, par le sourd besoin qui le rapprochait de lui, heureux de retrouver chez l'amant un peu de la femme qu'il désirait. A Rouen, où Jacques arriva à cinq heures moins vingt, il descendit, près de la gare, dans une auberge que tenait une de ses payses. Le lendemain, il parlait de voir des camarades, avant d'aller à Paris reprendre son service. Mais il se dit très fatigué, ayant trop présumé de ses forces; et, dès six heures, il se retira pour dormir, dans une chambre qu'il s'était fait donner au rez-de-chaussée, avec une fenêtre qui s'ouvrait sur une ruelle déserte. Dix minutes plus tard, il était en route pour la Croix-de-Maufras, après avoir enjambé cette fenêtre, sans être vu, en ayant bien soin de repousser le volet, de façon à pouvoir rentrer par là, secrètement.

Ce fut seulement à neuf heures un quart que Jacques se retrouva devant la maison solitaire, plantée de biais au bord de la voie, dans la détresse de son abandon. La nuit était très noire, pas une lueur n'éclairait la façade hermétiquement close. Et il eut encore au coeur le choc douloureux, ce coup d'affreuse tristesse, qui était comme le pressentiment du malheur dont l'inévitable échéance l'attendait là. Ainsi que cela était convenu avec Séverine, il jeta trois petits cailloux dans le volet de la chambre rouge; puis, il passa derrière la maison, où une porte, silencieusement, finit par s'ouvrir. L'ayant refermée derrière lui, il suivit des pas légers qui montaient l'escalier, à tâtons. Mais, en haut, à la lueur de la grosse lampe brûlant sur le coin d'une table, quand il aperçut le lit déjà défait, les vêtements de la jeune femme jetés en travers d'une chaise, et elle-même en chemise, les jambes nues, coiffée pour la nuit, avec ses cheveux épais, noués très haut, dégageant le cou, il resta immobile de surprise.

—Comment! tu t'es couchée?