La rivalité, de plus en plus envenimée entre les Lebleu et les Roubaud, était simplement née d'une question de logement. Tout le premier étage, au-dessus des salles d'attente, servait à loger les employés; et le couloir central, un vrai couloir d'hôtel, peint en jaune, éclairé par le haut, séparait l'étage en deux, alignant les portes brunes à droite et à gauche. Seulement, les logements de droite avaient des fenêtres qui donnaient sur la cour du départ, plantée de vieux ormes, par-dessus lesquels se déroulait l'admirable vue de la côte d'Ingouville; tandis que les logements de gauche, aux fenêtres cintrées, écrasées, s'ouvraient directement sur la marquise de la gare, dont la pente haute, le faîtage de zinc et de vitres sales barraient l'horizon. Rien n'était plus gai que les uns, avec la continuelle animation de la cour, la verdure des arbres, la vaste campagne; et il y avait de quoi mourir d'ennui dans les autres, où l'on voyait à peine clair, le ciel muré comme en prison. Sur le devant, habitaient le chef de gare, le sous-chef Moulin et les Lebleu; sur le derrière, les Roubaud, ainsi que la buraliste, mademoiselle Guichon, sans compter trois pièces, qui étaient réservées aux inspecteurs de passage. Or, il était notoire que les deux sous-chefs avaient toujours logé côte à côte. Si les Lebleu étaient là, cela venait d'une complaisance de l'ancien sous-chef, remplacé par Roubaud, qui, veuf sans enfants, avait voulu être agréable à madame Lebleu, en lui cédant son logement. Mais est-ce que ce logement n'aurait pas dû faire retour aux Roubaud? Est-ce que cela était juste, de les reléguer sur le derrière, quand ils avaient le droit d'être sur le devant? Tant que les deux ménages avaient vécu en bon accord, Séverine s'était effacée devant sa voisine, plus âgée qu'elle de vingt ans, mal portante avec ça, si énorme qu'elle étouffait sans cesse. Et la guerre n'était vraiment déclarée que depuis le jour où Philomène avait fâché les deux femmes, par d'abominables bavardages.
—Vous savez, reprit celle-ci, qu'ils sont bien capables d'avoir profité de leur voyage à Paris, pour demander votre expulsion… On m'a affirmé qu'ils ont écrit au directeur une longue lettre où ils font valoir leur droit.
Madame Lebleu suffoquait.
—Les misérables!… Et je suis bien sûre qu'ils travaillent pour mettre la buraliste avec eux; car voici quinze jours qu'elle me salue à peine, celle-là… Encore quelque chose de propre! Aussi, je la guette…
Elle baissa la voix pour affirmer que mademoiselle Guichon, chaque nuit, devait aller retrouver le chef de gare. Leurs deux portes se faisaient face. C'était M. Dabadie, veuf, père d'une grande fille toujours en pension, qui avait amené là cette blonde de trente ans, déjà fanée, silencieuse et mince, d'une souplesse de couleuvre. Elle avait dû être vaguement institutrice. Et impossible de la surprendre, tellement elle se glissait sans bruit, à travers les fentes les plus étroites. Par elle-même, elle ne comptait guère. Mais, si elle couchait avec le chef de gare, elle prenait une importance décisive, et le triomphe était de la tenir, en possédant son secret.
—Oh! je finirai par savoir, continua madame Lebleu. Je ne veux pas me laisser manger… Nous sommes ici, nous y resterons. Les braves gens sont pour nous, n'est-ce pas? ma petite.
Toute la gare, en effet, se passionnait, dans cette guerre des deux logements. Le couloir surtout en était ravagé. Il n'y avait guère que l'autre sous-chef, Moulin, qui se désintéressât, satisfait d'être sur le devant, marié à une petite femme timide et frêle, qu'on ne voyait jamais et qui lui donnait un enfant tous les vingt mois.
—Enfin, conclut Philomène, s'ils branlent dans le manche, ce n'est pas encore de ce coup qu'ils resteront sur le carreau… Méfiez-vous, car ils connaissent du monde qui a le bras long.
Elle tenait toujours ses deux oeufs, elle les offrit: des oeufs du matin, qu'elle venait de ramasser sous ses poules. Et la vieille dame se confondait en remerciements.
—Que vous êtes gentille! Vous me gâtez… Venez donc causer plus souvent. Vous savez que mon mari est toujours à sa caisse; et moi je m'ennuie tant, clouée ici, à cause de mes jambes! Qu'est-ce que je deviendrais, si ces misérables me prenaient ma vue?