—Votre santé est bonne, madame, depuis dimanche dernier?
—Très bonne… Et vous, mon cher juge, vous êtes-vous remis de la peur que mon cocher vous a faite? Ce garçon m'a raconté qu'il avait failli verser en vous ramenant, à deux kilomètres à peine du château.
—Oh! une simple secousse, je ne m'en souvenais déjà plus… Asseyez-vous donc, et comme je le disais tout à l'heure à madame de Lachesnaye, pardonnez-moi de réveiller votre douleur, avec cette épouvantable affaire.
—Mon Dieu! puisqu'il le faut… Bonjour, Berthe! bonjour,
Lachesnaye!
C'était madame Bonnehon, la soeur de la victime. Elle avait embrassé sa nièce et serré la main du mari. Veuve, depuis l'âge de trente ans, d'un manufacturier qui lui avait apporté une grosse fortune, déjà fort riche par elle-même, ayant eu dans le partage avec son frère le domaine de Doinville, elle avait mené une existence aimable, toute pleine, disait-on, de coups de coeur, mais si correcte et si franche d'apparence, qu'elle était restée l'arbitre de la société rouennaise. Par occasion et par goût, elle avait aimé dans la magistrature, recevant au château, depuis vingt-cinq ans, le monde judiciaire, tout ce monde du Palais que ses voitures amenaient de Rouen et y ramenaient, dans une continuelle fête. Aujourd'hui, elle n'était point calmée encore, on lui prêtait une tendresse maternelle pour un jeune substitut, le fils d'un conseiller à la cour, M. Chaumette: elle travaillait à l'avancement du fils, elle comblait le père d'invitations et de prévenances. Et elle avait gardé aussi un bon ami des temps anciens, un conseiller également, un célibataire, M. Desbazeilles, la gloire littéraire de la cour de Rouen, dont on citait des sonnets finement tournés. Pendant des années, il avait eu sa chambre à Doinville. Maintenant, bien qu'il eût dépassé la soixantaine, il y venait dîner toujours, en vieux camarade, auquel ses rhumatismes ne permettaient plus que le souvenir. Elle conservait ainsi sa royauté par sa bonne grâce, malgré la vieillesse menaçante, et personne ne songeait à la lui disputer, elle n'avait senti une rivale que pendant le dernier hiver, chez madame Leboucq, la femme d'un conseiller encore, une grande brune de trente-quatre ans, vraiment très bien, où la magistrature commençait à aller beaucoup. Cela, dans son enjouement habituel, lui donnait une pointe de mélancolie.
—Alors, madame, si vous le permettez, reprit M. Denizet, je vais vous poser quelques questions.
L'interrogatoire des Lachesnaye était terminé, mais il ne les congédiait pas: son cabinet si morne, si froid, tournait au salon mondain. Le greffier, flegmatique, se prépara de nouveau à écrire.
—Un témoin a parlé d'une dépêche que votre frère aurait reçue, l'appelant tout de suite à Doinville… Nous n'avons pas trouvé trace de cette dépêche. Lui auriez-vous écrit, vous, madame?
Madame Bonnehon, très à l'aise, souriante, se mit à répondre sur le ton d'une amicale causerie.
—Je n'ai pas écrit à mon frère, je l'attendais, je savais qu'il devait venir, mais sans qu'une date fût fixée. D'habitude, il tombait de la sorte, et presque toujours par un train de nuit. Comme il habitait un pavillon isolé dans le parc, ouvrant sur une ruelle déserte, nous ne l'entendions même pas arriver. Il louait à Barentin une voiture, il ne se montrait que le lendemain, fort tard parfois dans la journée, ainsi qu'un voisin en visite, installé chez lui depuis longtemps… Si, cette fois-là, je l'attendais, c'était qu'il devait m'apporter une somme de dix mille francs, un règlement de compte entre nous. Il avait certainement les dix mille francs sur lui.