—Eh! non, finit par s'écrier le prêtre impatienté; vous n'aurez personne, on se moquera des rares adhérents. Comprenez donc qu'il ne s'agit pas de mettre quand même la religion dans l'affaire; au contraire, je compte bien laisser la religion à la porte. Nous voulons distraire honnêtement la jeunesse, la gagner à notre cause, rien de plus.
Le juge de paix regardait le président d'un air si étonné, si anxieux, que M. Delangre dut baisser le nez pour cacher un sourire. Il tira sournoisement la soutane de l'abbé. Celui-ci, se calmant, reprit avec plus de douceur:
—J'imagine que vous ne doutez pas de moi, messieurs. Laissez-moi, je vous en prie, la conduite de cette affaire. Je propose de choisir un nom tout simple, par exemple celui-ci: le cercle de la Jeunesse, qui dit bien ce qu'il veut dire.
M. Rastoil et M. Maffre s'inclinèrent, bien que cela leur parût un peu fade. Ils parlèrent ensuite de nommer monsieur le curé président d'un comité provisoire.
—Je crois, murmura M. Delangre en jetant un coup d'oeil à l'abbé
Faujas, que cela n'entre pas dans les idées de monsieur le curé.
—Sans doute, je refuse, dit l'abbé en haussant légèrement les épaules; ma soutane effrayerait les timides, les tièdes. Nous n'aurions que les jeunes gens pieux, et ce n'est pas pour ceux-là que nous ouvrons le cercle. Nous désirons ramener à nous les égarés; en un mot, faire des disciples, n'est-ce pas?
—Évidemment, répondit le président.
—Eh bien! il est préférable que nous nous tenions dans l'ombre, moi surtout. Voici ce que je vous propose. Votre fils, monsieur Rastoil, et le vôtre, monsieur Delangre, vont seuls se mettre en avant. Ce seront eux qui auront eu l'idée du cercle. Envoyez-les-moi demain, je m'entendrai tout au long avec eux. J'ai déjà un local en vue, avec un projet de statuts tout prêt…. Quant à vos deux fils, monsieur Maffre, ils seront naturellement inscrits en tête de la liste des adhérents.
Le président parut flatté du rôle destiné à son fils. Aussi les choses furent-elles ainsi convenues, malgré la résistance du juge de paix, qui avait espéré tirer quelque gloire de la fondation du cercle. Dès le lendemain, Séverin Rastoil et Lucien Delangre se mirent en rapport avec l'abbé Faujas. Séverin était un grand jeune homme de vingt-cinq ans, le crâne mal fait, la cervelle obtuse, qui venait d'être reçu avocat, grâce à la position occupée par son père; celui-ci rêvait anxieusement d'en faire un substitut, désespérant de lui voir se créer une clientèle. Lucien, au contraire, petit de taille, l'oeil vif, la tête futée, plaidait avec l'aplomb d'un vieux praticien, bien que plus jeune d'une année; la Gazette de Plassans l'annonçait comme une lumière future du barreau. Ce fut surtout à ce dernier que l'abbé donna les instructions les plus minutieuses; le fils du président faisait les courses, crevait d'importance. En trois semaines, le cercle de la Jeunesse fut créé et installé.
Il y avait alors, sous l'église des Minimes, située au bout du cours Sauvaire, de vastes offices et un ancien réfectoire du couvent, dont on ne se servait plus. C'était là le local que l'abbé Faujas avait en vue. Le clergé de la paroisse le céda très-volontiers. Un matin, le comité provisoire du cercle de la Jeunesse ayant mis les ouvriers dans ces sortes de caves, les bourgeois de Plassans restèrent stupéfaits en constatant qu'on installait un café sous l'église. Dès le cinquième jour, le doute ne fut plus permis. Il s'agissait bel et bien d'un café. On apportait des divans, des tables de marbre, des chaises, deux billards, trois caisses de vaisselle et de verrerie. Une porte fut percée, à l'extrémité du bâtiment, le plus loin possible du portail des Minimes; de grands rideaux rouges, des rideaux de restaurant, pendaient derrière la porte vitrée, que l'on poussait, après avoir descendu cinq marches de pierre. Là se trouvait d'abord une grande salle; puis, à droite, s'ouvraient une salle plus étroite et un salon de lecture; enfin, dans une pièce carrée, au fond, on avait placé les deux billards. Ils étaient juste sous le maître-autel.