—Ah bien, il est joli, voire cercle! s'écriait Guillaume. Je n'y mettrais pas les pieds pour tout l'or du monde. Autant vaut-il prendre son café dans une sacristie.

Guillaume se trouvait très-blessé de ne pas faire partie du cercle de la Jeunesse. Son père lui avait défendu de se présenter, craignant qu'il ne fût pas admis. Mais l'irritation qu'il éprouvait devint trop forte; il lança une demande, sans avertir personne. Cela fit toute une grosse affaire. La commission chargée de se prononcer sur les admissions comptait alors les fils Maffre parmi ses membres. Lucien Delangre était président, et Séverin Rastoil, secrétaire. L'embarras de ces jeunes gens fut terrible. Tout en n'osant appuyer la demande, ils ne voulaient pas être désagréables au docteur Porquier, cet homme si digne, si bien cravaté, qui avait l'absolue confiance des dames de la société. Ambroise et Alphonse conjurèrent Guillaume de ne pas pousser les choses plus loin, en lui donnant à entendre qu'il n'avait aucune chance.

—Laissez donc! leur répondit-il; vous êtes des lâches tous les deux…. Est-ce que vous croyez que je tiens à entrer dans votre confrérie? C'est une farce que je fais. Je veux voir si vous aurez le courage de voter contre moi…. Je rirai bien, le jour où ces cagots me fermeront la porte au nez. Quant à vous, mes petits, vous pourrez aller vous amuser où vous voudrez; je ne vous reparlerai de la vie.

Les fils Maffre, consternés, supplièrent Lucien Delangre d'arranger les choses de façon à éviter un éclat. Lucien soumit la difficulté à son conseiller ordinaire, l'abbé Faujas, pour lequel il s'était pris d'une admiration de disciple. L'abbé, toutes les après-midi, de cinq à six heures, venait au cercle de la Jeunesse. Il traversait la grande salle d'un air affable, saluant, s'arrêtant parfois, debout devant une table, à causer quelques minutes avec un groupe de jeunes gens. Jamais il n'acceptait rien, pas même un verre d'eau pure. Puis, il entrait dans le salon de lecture, s'asseyait devant la grande table couverte d'un tapis vert, lisait attentivement tous les journaux que recevait le cercle, les feuilles légitimistes de Paris et des départements voisins. Parfois, il prenait une note rapide, sur un petit carnet. Après quoi, il se retirait discrètement, souriant de nouveau aux habitués, leur donnant des poignées de main. Certains jours pourtant, il demeurait plus longtemps, s'intéressait à une partie d'échecs, parlait avec gaieté de toutes choses. Les jeunes gens, qui l'aimaient beaucoup, disaient de lui:

—Quand il cause, on ne croirait jamais que c'est un prêtre.

Lorsque le fils du maire lui eût parlé de l'embarras où la demande de Guillaume mettait la commission, l'abbé Faujas promit de s'interposer. En effet, dès le lendemain, il vit le docteur Porquier, auquel il conta l'affaire. Le docteur fut atterré. Son fils voulait donc le faire mourir de chagrin, en déshonorant ses cheveux blancs. Et que résoudre, à cette heure? Si la demande était retirée, la honte n'en serait pas moins grande. Le prêtre lui conseilla d'exiler Guillaume, pendant deux ou trois mois, dans une propriété qu'il possédait à quelques lieues; lui, se chargeait du reste. Le dénoûment fut des plus simples. Dès que Guillaume fut parti, la commission mit la demande de côté, en déclarant que rien ne pressait et qu'un décision serait prise ultérieurement.

Le docteur Porquier apprit cette solution par Lucien Delangre, une
après-midi, comme il se trouvait dans le jardin de la sous-préfecture.
Il courut à la terrasse. C'était l'heure du bréviaire de l'abbé
Faujas; il était là, sous la tonnelle des Mouret.

—Ah! monsieur le curé, que de remercîments! dit le docteur en se penchant. Je serais bien heureux de vous serrer la main.

—C'est un peu haut, répondit le prêtre, qui regardait le mur avec un sourire.

Mais le docteur Porquier était un homme plein d'effusion, que les obstacles ne décourageaient pas.