Serge fit naturellement partie du cercle de la Jeunesse. Il y allait peu, d'ailleurs, préférant sa solitude. Sans la présence de l'abbé Faujas, avec lequel il s'y rencontrait parfois, il n'y aurait sans doute jamais mis les pieds. L'abbé, dans le salon de lecture, lui apprit à jouer aux échecs. Mouret, qui sut que «le petit» se retrouvait avec le curé, même au café, jura qu'il le conduirait au chemin de fer, dès le lundi suivant. La malle était faite, et sérieusement cette fois, lorsque Serge, qui avait voulu passer une dernière matinée en pleins champs, rentra, trempé par une averse brusque. Il dut se mettre au lit, les dents claquant de fièvre. Pendant trois semaines, il fut entre la vie et la mort. La convalescence dura deux grands mois. Les premiers jours surtout, il était si faible, qu'il restait la tête soulevée sur des oreillers, les bras étendus le long des draps, pareil à une figure de cire.

—C'est votre faute, monsieur, criait la cuisinière à Mouret. Si l'enfant meurt, vous aurez ça sur la conscience. Tant que son fils fut en danger, Mouret, assombri, les yeux rouges de larmes, rôda silencieusement dans la maison. Il montait rarement, piétinait dans le vestibule, à attendre le médecin à sa sortie. Quand il sut que Serge était sauvé, il se glissa dans la chambre, offrant ses services. Mais Rose le mit à la porte. On n'avait pas besoin de lui; l'enfant n'était pas encore assez fort pour supporter ses brutalités; il ferait bien mieux d'aller à ses affaires, que d'encombrer ainsi le plancher. Alors, Mouret resta tout seul au rez-de-chaussée, plus triste et plus désoeuvré; il n'avait de goût à rien, disait-il. Quand il traversait le vestibule, il entendait souvent, au second, la voix de l'abbé Faujas, qui passait les après-midi entières au chevet de Serge convalescent.

—Comment va-t-il aujourd'hui, monsieur le curé? demandait Mouret au prêtre timidement, lorsque ce dernier descendait au jardin.

—Assez bien; ce sera long, il faut de grands ménagements.

Et il lisait tranquillement son bréviaire, tandis que le père, un sécateur à la main, le suivait dans les allées, cherchant à renouer la conversation, pour avoir des nouvelles plus détaillées sur «le petit». Lorsque la convalescence s'avança, il remarqua que le prêtre ne quittait plus la chambre de Serge. Étant monté à plusieurs reprises, pendant que les femmes n'étaient pas là, il l'avait toujours trouvé assis auprès du jeune homme, causant doucement avec lui, lui rendant les petits services de sucrer sa tisane, de relever ses couvertures, de lui donner les objets qu'il désirait. Et c'était dans la maison tout un murmure adouci, des paroles échangées à voix basse entre Marthe et Rose, un recueillement particulier qui transformait le second étage en un coin de couvent. Mouret sentait comme une odeur d'encens chez lui; il lui semblait parfois, au balbutiement des voix, qu'on disait la messe, en haut.

—Que font-ils donc? pensait-il. Le petit est sauvé, pourtant; ils ne lui donnent pas l'extrême-onction.

Serge lui-même l'inquiétait. Il ressemblait à une fille, dans ses linges blancs. Ses yeux s'étaient agrandis; son sourire était une extase douce des lèvres, qu'il gardait même au milieu des plus cruelles souffrances. Mouret n'osait plus parler de Paris, tant le cher malade lui paraissait féminin et pudique.

Une après-midi, il était monté en étouffant le bruit de ses pas. Par la porte entre-bâillée, il aperçut Serge au soleil, dans un fauteuil. Le jeune homme pleurait, les yeux au ciel, tandis que sa mère, devant lui, sanglotait également. Ils se tournèrent tous les deux, au bruit de la porte, sans essuyer leurs larmes. Et, tout de suite, de sa voix faible de convalescent:

—Mon père, dit Serge, j'ai une grâce à vous demander. Ma mère prétend que vous vous fâcherez, que vous me refuserez une autorisation qui me comblerait de joie…. Je voudrais entrer au séminaire.

Il avait joint les mains avec une sorte de dévotion fiévreuse.