Le jour où Serge, complètement guéri, entra au séminaire, Mouret resta seul à la maison avec Désirée. Maintenant, il la gardait souvent. Cette grande enfant, qui touchait à sa seizième année, aurait pu tomber dans le bassin, ou mettre le feu à la maison, en jouant avec des allumettes, comme une gamine de six ans. Lorsque Marthe rentra, elle trouva les portes ouvertes, les pièces vides. La maison lui sembla toute nue. Elle descendit sur la terrasse, et aperçut, au fond d'une allée, son mari qui jouait avec la jeune fille. Il était assis par terre, sur le sable; il emplissait gravement, à l'aide d'une petite pelle de bois, un chariot que Désirée tenait par une ficelle.

—Hue! hue! criait l'enfant.

—Mais attends donc, disait patiemment le bonhomme; il n'est pas plein…. Puisque tu veux faire le cheval, il faut attendre qu'il soit plein.

Alors, elle battit des pieds en faisant le cheval qui s'impatiente; puis, ne pouvant rester en place, elle partit, riant aux éclats. Le chariot sautait, se vidait. Quand elle eut fait le tour du jardin, elle revint, criant:

—Remplis-le, remplis-le encore!

Mouret le remplit de nouveau, à petites pelletées. Marthe était restée sur la terrasse, regardant, émue, mal à l'aise; ces portes ouvertes, cet homme jouant avec cette enfant, au fond de la maison vide, l'attristaient, sans qu'elle eût une conscience nette de ce qui se passait en elle. Elle monta se déshabiller, entendant Rose, qui était rentrée également, dire du haut du perron:

—Mon Dieu! que monsieur est bête!

Selon l'expression de ses amis du cours Sauvaire, des petits rentiers avec lesquels il faisait tous les jours son tour de promenade, Mouret «était touché». Ses cheveux avaient grisonné en quelques mois, il fléchissait sur les jambes, il n'était plus le terrible moqueur que toute la ville redoutait. On crut un instant qu'il s'était lancé dans des spéculations hasardeuses et qu'il pliait sous quelque grosse perte d'argent.

Madame Paloque, accoudée à la fenêtre de sa salle à manger, qui donnait sur la rue Balande, disait même «qu'il filait un vilain coton», chaque fois qu'elle le voyait sortir. Et si l'abbé Faujas traversait la rue, quelques minutes plus tard, elle prenait plaisir à s'écrier, surtout lorsqu'elle avait du monde chez elle:

—Voyez donc monsieur le curé; en voilà un qui engraisse!… S'il mangeait dans la même assiette que monsieur Mouret, on croirait qu'il ne lui laisse que les os.