Cependant, Marthe, pour venir en aide à Olympe, qui parlait certains jours de se jeter par la fenêtre, poussa Rose à porter chez un brocanteur du marché toutes les vieilleries inutiles jetées dans les coins. Les deux femmes furent d'abord timides; elles ne firent enlever, pendant l'absence de Mouret, que les chaises et les tables écloppées; puis, elles s'attaquèrent aux objets sérieux, vendirent des porcelaines, des bijoux, tout ce qui pouvait disparaître, sans produire un trop grand vide. Elles étaient sur une pente fatale; elles auraient fini par enlever les gros meubles et ne laisser que les quatre murs, si Mouret n'avait traité Rose un jour de voleuse, en la menaçant du commissaire.

—Moi, une voleuse! monsieur! s'était-elle écriée. Faites bien attention à ce que vous dites!… Parce que vous m'avez vue vendre une bague de madame. Elle était à moi, cette bague; madame me l'avait donnée, madame n'est pas chienne comme vous… Vous n'avez pas honte, de laisser votre pauvre femme sans un sou! Elle n'a pas de souliers à se mettre. L'autre jour, j'ai payé la laitière…. Eh bien! oui, j'ai vendu sa bague. Après? Est-ce que sa bague n'est pas à elle? Elle peut bien en faire de l'argent, puisque vous lui refusez tout…. Je vendrais la maison, vous entendez? La maison tout entière. Cela me fait trop de peine de la voir aller nue comme saint Jean.

Mouret alors exerça une surveillance de toutes les heures; il ferma les armoires et prit les clefs. Quand Rose sortait, il lui regardait les mains d'un air défiant; il tâtait ses poches, s'il croyait remarquer quelque gonflement suspect sous sa jupe. Il racheta chez le brocanteur du marché certains objets qu'il posa à leur place, les essuyant, les soignant avec affectation, devant Marthe, pour lui rappeler ce qu'il nommait «les vols de Rose». Jamais il ne la mettait directement en cause. Il la tortura surtout avec une carafe en cristal taillé, vendue pour vingt sous par la cuisinière. Celle-ci, qui avait prétendu l'avoir cassée, devait la lui apporter sur la table, à chaque repas. Un matin, au déjeuner, exaspérée, elle la laissa tomber devant lui.

—Maintenant, monsieur, elle est bien cassée, n'est-ce pas? dit-elle en lui riant au nez.

Et, comme il la chassait:

—Essayez donc!… Il y a vingt-cinq ans que je vous sers, monsieur.
Madame s'en irait avec moi.

Marthe, poussée à bout, conseillée par Rose et par Olympe, se révolta enfin. Il lui fallait absolument cinq cents francs. Depuis huit jours, Olympe sanglotait, en prétendant que si elle n'avait pas cinq cents francs à la fin du mois, un des billets endossés par l'abbé Faujas «allait être publié dans un journal de Plassans». Ce billet publié, cette menace effrayante qu'elle ne s'expliquait pas nettement, épouvanta Marthe et la décida à tout oser. Le soir, en se couchant, elle demanda les cinq cents francs à Mouret; puis, comme il la regardait ahuri, elle parla de ses quinze années d'abnégation, des quinze années passées par elle à Marseille, derrière un comptoir, la plume à l'oreille, ainsi qu'un commis.

—Nous avons gagné l'argent ensemble, dit-elle; il est à nous deux. Je veux cinq cents francs.

Mouret sortit de son mutisme avec une violence extrême. Tout son emportement bavard reparut.

—Cinq cents francs! cria-t-il. Est-ce pour ton curé?… Je fais l'imbécile, maintenant, je me tais, parce que j'en aurais trop à dire. Mais il ne faut pas croire que vous vous moquerez de moi jusqu'à la fin…. Cinq cents francs! Pourquoi pas la maison! Il est vrai qu'elle est à lui, la maison! Et il veut l'argent, n'est-ce pas? Il t'a dit de me demander l'argent?… Quand je pense que je suis chez moi comme dans un bois! On finira par me voler mon mouchoir dans ma poche. Je parie que, si je montais fouiller sa chambre, je trouverais toutes mes pauvres affaires au fond de ses tiroirs. Il me manque trois caleçons, sept paires de chaussettes, quatre ou cinq chemises; j'ai fait le compte hier. Plus rien n'est à moi, tout disparaît, tout s'en va…. Non, pas un sou, pas un sou, entends-tu!