—Il n'a que ce qu'il mérite, après tout, disait un ancien marchand d'amandes. Vous vous rappelez comme il était chaud pour le curé; c'est lui qui allait faire son éloge aux quatre coins de Plassans. Aujourd'hui, quand on le remet sur ce sujet-là, il a une drôle de mine.
Ces messieurs répétaient alors certains cancans scandaleux qu'ils se confiaient à l'oreille, d'un bout du banc à l'autre.
—N'importe, reprenait à demi-voix un maître tanneur retiré, Mouret n'est pas crâne; moi, je flanquerais le curé à la porte.
Et tous déclaraient, en effet, que Mouret n'était pas crâne, lui qui s'était tant moqué des maris que leurs femmes menaient par le bout du nez.
Dans la ville, ces calomnies, malgré la persistance que certaines personnes semblaient mettre à les répandre, ne dépassaient pas un certain monde d'oisifs et de bavards. Si l'abbé, refusant d'aller occuper la maison curiale, était resté chez les Mouret, ce ne pouvait être, comme il le disait lui-même, que par tendresse pour ce beau jardin, où il lisait si tranquillement son bréviaire. Sa haute piété, sa vie rigide, son dédain des coquetteries que les prêtres se permettent, le mettaient au-dessus de tous les soupçons. Les membres du cercle de la Jeunesse accusaient l'abbé Fenil de chercher à le perdre. Toute la ville neuve, d'ailleurs, lui appartenait. Il n'avait plus contre lui que le quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants se tenaient sur la réserve, lorsqu'ils le rencontraient dans les salons de Mgr Rousselot. Cependant, il hochait la tête, les jours où la vieille madame Rougon lui disait qu'il pouvait tout oser.
—Rien n'est solide encore, murmurait-il; je ne tiens personne. Il ne faudrait qu'une paille pour faire crouler l'édifice.
Marthe l'inquiétait depuis quelque temps. Il se sentait impuissant à calmer cette fièvre de dévotion qui la brûlait. Elle lui échappait, désobéissait, se jetait plus avant qu'il n'aurait voulu. Cette femme si utile, cette patronne respectée, pouvait le perdre. Il y avait en elle une flamme intérieure qui brisait sa taille, lui bistrait la peau, lui meurtrissait les yeux. C'était comme un mal grandissant, un affolement de l'être entier, gagnant de proche en proche le cerveau et le coeur. Sa face se noyait d'extase, ses mains se tendaient avec des tremblements nerveux. Une toux sèche parfois la secouait de la tête aux pieds, sans qu'elle parût en sentir le déchirement. Et lui, se faisait plus dur, repoussait cet amour qui s'offrait, lui défendait de venir à Saint-Saturnin.
—L'église est glacée, disait-il; vous toussez trop. Je ne veux pas que vous aggraviez votre mal.
Elle assurait que ce n'était rien, une simple irritation de la gorge. Puis, elle pliait, elle acceptait cette défense d'aller à l'église, comme un châtiment mérité, qui lui fermait la porte du ciel. Elle sanglotait, se croyait damnée, traînait des ournées vides; et malgré elle, comme une femme qui retourne à la tendresse défendue, lorsque arrivait le vendredi, elle se glissait humblement dans la chapelle Saint-Michel, venait appuyer son front brûlant contre le bois du confessionnal. Elle ne parlait pas, elle restait là, écrasée; tandis que l'abbé Faujas, irrité, la traitait brutalement en fille indigne. Il la renvoyait. Alors, elle s'en allait, soulagée, heureuse.
Le prêtre eut peur des ténèbres de la chapelle Saint-Michel. Il fit intervenir le docteur Porquier, qui décida Marthe à se confesser dans le petit oratoire de l'oeuvre de la Vierge, au faubourg. L'abbé Faujas promit de l'y attendre toutes les quinzaines, le samedi. Cet oratoire, établi dans une grande pièce blanchie à la chaux, avec quatre immenses fenêtres, était d'une gaieté sur laquelle il comptait pour calmer l'imagination, surexcitée de sa pénitente. Là, il la dominerait, il en ferait une esclave soumise, sans avoir à craindre un scandale possible. D'ailleurs, pour couper court à tous les mauvais bruits, il voulut que sa mère accompagnât Marthe. Pendant qu'il confessait cette dernière, madame Faujas restait à la porte. La vieille dame, n'aimant pas à perdre son temps, apportait un bas, qu'elle tricotait.