—Tu ne ris pas, disait-elle à son père. Veux-tu jouer à la corde?
C'est ça qui est amusant!
Elle s'était emparée de tout un carré du jardin; elle bêchait, plantait des légumes, arrosait. Les gros travaux étaient sa joie. Puis, elle avait voulu avoir des poules, qui lui mangeaient ses légumes, des poules qu'elle grondait avec des tendresses de mère. A ces jeux, dans la terre, au milieu des bêtes, elle se salissait, terriblement.
—C'est un vrai torchon! criait Rose. D'abord, je ne veux plus qu'elle entre dans ma cuisine, elle met de la boue partout…. Allez, madame, vous êtes bien bonne de la pomponner; à votre place, je la laisserais patauger à son aise.
Marthe, dans l'envahissement de son être, ne veilla même plus à ce que Désirée changeât de linge. L'enfant gardait parfois la même chemise pendant trois semaines; ses bas, qui tombaient sur ses souliers éculés, n'avaient plus de talons; ses jupes lamentables pendaient comme des loques de mendiante. Mouret, un jour, dut prendre une aiguille; la robe fendue par derrière, du haut en bas, montrait sa peau. Elle riait d'être à moitié nue, les cheveux tombés sur les épaules, les mains noires, la figure toute barbouillée.
Marthe finit par avoir une sorte de dégoût. Lorsqu'elle revenait de la messe, gardant dans ses cheveux les vagues parfums de l'église, elle était choquée de l'odeur puissante de terre que sa fille portait sur elle. Elle la renvoyait au jardin, dès la fin du déjeuner; elle ne pouvait la tolérer à côté d'elle, inquiétée par cette santé robuste, ce rire clair qui s'amusait de tout.
—Mon Dieu! que cette enfant est fatigante! murmurait-elle parfois, d'un air de lassitude énervée.
Mouret, l'entendant se plaindre, lui dit dans un mouvement de colère:
—Si elle te gêne, on peut la mettre à la porte, comme les deux autres.
—Ma foi! je serais bien tranquille, si elle n'était plus là, répondit-elle nettement.
Vers la fin de l'été, une après-midi, Mouret s'effraya de ne plus entendre Désirée, qui faisait, quelques minutes auparavant, un tapage affreux dans le fond du jardin. Il courut, il la trouva par terre, tombée d'une échelle sur laquelle elle était montée pour cueillit des figues; les buis avaient heureusement amorti sa chute. Mouret, épouvanté, la prit dans ses bras, en appelant au secours. Il la croyait morte; mais elle revint à elle, assura qu'elle ne s'était pas fait de mal, et voulut remonter sur l'échelle.