—Entrez donc, lui dit cette dernière; vous tiendrez compagnie à madame, et vous prendrez la tasse de monsieur, qui s'est sauvé comme un fou.
La vieille dame s'assit à la place de Mouret.
—Je croyais que vous ne preniez jamais de café, fit-elle remarquer en se sucrant.
—Oui, autrefois, répondit Rose, lorsque monsieur tenait la bourse….
Maintenant, madame serait bien bête de se priver de ce qu'elle aime.
Elles causèrent une bonne heure. Marthe, attendrie, finit par conter ses chagrins à madame Faujas; son mari venait de lui faire une scène affreuse, à propos de sa fille, qu'il avait conduite chez sa nourrice, dans un coup de tête. Et elle se défendait; elle assurait qu'elle aimait beaucoup l'enfant, qu'elle irait la chercher un jour.
—Elle était un peu bruyante, insinua madame Faujas. Je vous ai plainte bien souvent…. Mon fils aurait renoncé à venir lire son bréviaire dans le jardin; elle lui cassait la tête.
A partir de ce jour, les repas de Marthe et de Mouret furent silencieux. L'automne était très-humide; la salle à manger restait mélancolique, avec les deux couverts isolés, séparés par toute la largeur de la grande table. L'ombre emplissait les coins, le froid tombait du plafond. Ou aurait dit un enterrement, selon l'expression de Rose. —Ah bien! disait-elle souvent en apportant les plats, il ne faut pas faire tant de bruit…. De ce train-là, il n'y a pas de danger que vous vous écorchiez la langue…. Soyez donc plus gai, monsieur; vous avez l'air de suivre un mort. Vous finirez par mettre madame au lit. Ce n'est pas bon pour la santé, de manger sans parler.
Quand vinrent les premiers froids, Rose, qui cherchait à obliger madame Faujas, lui offrit son fourneau pour faire la cuisine. Cela commença par des bouillottes d'eau que la vieille dame descendit faire chauffer; elle n'avait pas de feu, et l'abbé était pressé de se raser. Elle emprunta ensuite des fers à repasser, se servit de quelques casseroles, demanda ta rôtissoire pour mettre un gigot à la broche; puis, comme elle n'avait pas, en haut, une cheminée disposée d'une façon convenable, elle finit par accepter les offres de Rose, qui alluma un feu de sarments, à rôtir un mouton tout entier.
—Ne vous gênez donc pas, répétait-elle en tournant elle-même le gigot. La cuisine est grande, n'est-ce pas? Il y a bien de la place pour deux…. Je ne sais pas comment vous avez pu tenir jusqu'à présent, à faire votre cuisine par terre, devant la cheminée de votre chambre, sur un méchant fourneau de tôle. Moi, j'aurais eu peur des coups de sang…. Aussi monsieur Mouret est ridicule; on ne loue pas un appartement sans cuisine. Il faut que vous soyez de braves gens, pas fiers, commodes à vivre.
Peu à peu, madame Faujas fit son déjeuner et son dîner dans la cuisine des Mouret. Les premiers temps, elle fournit son charbon, son huile, ses épices. Dans la suite, lorsqu'elle oublia quelque provision, la cuisinière ne voulut pas qu'elle remontât chez elle; elle la forçait de prendre dans l'armoire ce qui lui manquait.