Quant à l'abbé Faujas, il restait indifférent aux soins tendres dont il était l'objet; très-frugal, mangeant vite, l'esprit occupé ailleurs, il ne s'apercevait souvent pas des gâteries qu'on lui réservait. Il avait cédé aux instances de sa mère, en acceptant la compagnie des Mouret; il ne goûtait, dans la salle à manger du rez-de-chaussée, que la joie d'être absolument débarrassé des soucis de la vie matérielle. Aussi gardait-il une tranquillité superbe, peu à peu habitué à voir ses moindres désirs devinés, ne s'étonnant plus, ne remerciant plus, régnant dédaigneusement entre la maîtresse de la maison et la cuisinière, qui épiaient avec anxiété les moindres plis de son visage grave.
Et Mouret, assis en face de sa femme, restait oublié. Il se tenait, les poignets au bord de la table, comme un enfant, en attendant que Marthe voulût bien songer à lui. Elle le servait le dernier, au hasard, maigrement. Rose, debout derrière elle, l'avertissait, lorsqu'elle se trompait et qu'elle tombait sur un bon morceau.
—Non, non, pas ce morceau-là…. Vous savez que monsieur aime la tête; il suce les petits os.
Mouret, diminué, mangeait avec des hontes de pique-assiette. Il sentait que madame Faujas le regardait lorsqu'il se coupait du pain. Il réfléchissait une grande minute, les yeux sur la bouteille, avant d'oser se servir à boire. Une fois, il se trompa, prit trois doigts du bordeaux de monsieur le curé. Ce fut une belle affaire! Pendant un mois, Rose lui reprocha ces trois doigts de vin. Quand elle faisait quelque plat de sucrerie, elle s'écriait:
—Je ne veux pas que monsieur y goûte…. Il ne m'a jamais fait un compliment. Une fois, il m'a dit que mon omelette au rhum était brûlée. Alors, je lui ai répondu: «Elles seront toujours brûlées pour vous.» Entendez-vous, madame, n'en donnez pas à monsieur.
Puis, c'étaient des taquineries. Elle lui passait les assiettes fêlées, lui mettait un pied de la table entre les jambes, laissait à son verre les peluches du torchon, posait le pain, le vin, le sel, à l'autre bout de lu table. Mouret seul aimait la moutarde; il allait lui-même chez l'épicier en acheter des pots, que la cuisinière faisait régulièrement disparaître, sous prétexte que «ça puait». La privation de moutarde suffisait à lui gâter ses repas. Ce qui le désespérait plus encore, ce qui lui coupait absolument l'appétit, c'était d'avoir été chassé de sa place, de la place qu'il avait occupée de tout temps, devant la fenêtre, et qu'on donnait au prêtre comme étant la plus agréable. Maintenant, il faisait face à la porte; il lui semblait manger chez des étrangers, depuis qu'à chaque bouchée il ne pouvait jeter un coup d'oeil sur ses arbres fruitiers.
Marthe n'avait pas les aigreurs de Rose; elle le traitait en parent pauvre, qu'on tolère; elle finissait par ignorer qu'il fût là, ne lui adressant presque jamais la parole, agissant comme si l'abbé Faujas eût seul donné des ordres dans la maison. D'ailleurs, Mouret ne se révoltait pas; il échangeait quelques mots de politesse avec le prêtre, mangeait en silence, répondait par de lents regards aux attaques de la cuisinière. Puis, comme il avait toujours fini le premier, il pliait sa serviette méthodiquement, et se retirait, souvent avant le dessert.
Rose prétendait qu'il enrageait. Quand elle causait avec madame Faujas dans la cuisine, elle lui expliquait son maître tout au long.
—Je le connais bien, il ne m'a jamais bien effrayée… Avant que vous veniez ici, madame tremblait devant lui, parce qu'il était toujours à criailler, à faire l'homme terrible. Il nous embêtait tous d'une jolie manière, sans cesse sur notre dos, ne trouvant rien de bien, fourrant son nez partout, voulant montrer qu'il était le maître… Maintenant, il est doux comme un mouton, n'est-ce pas? C'est que madame a pris le dessus. Ah! s'il était brave, s'il ne craignait pas toute sorte d'ennuis, vous entendriez une jolie chanson. Mais il a trop peur de votre fils; oui, il a peur de monsieur le curé…. On dirait qu'il devient imbécile, par moments. Après tout, puisqu'il ne nous gêne plus, il peut bien être comme il lui plaît, n'est-ce pas, madame?
Madame Faujas répondait que M. Mouret lui paraissait un très-digne homme; il avait le seul tort de ne pas être religieux. Mais il reviendrait certainement au bien, plus tard. Et la vieille dame s'emparait lentement du rez-de-chaussée, allant de la cuisine à la salle à manger, trottant dans le vestibule et dans le corridor. Mouret, quand il la rencontrait, se rappelait le jour de l'arrivée des Faujas, lorsque, vêtue d'une loque noire, ne lâchant pas le panier qu'elle tenait à deux mains, elle allongeait le cou dans chaque pièce, avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une maison à vendre. Depuis que les Faujas mangeaient au rez-de-chaussée, le second étage appartenait aux Trouche. Ils y devenaient bruyants; des bruits de meubles roulés, des piétinements, des éclats de voix, descendaient par les portes ouvertes et violemment refermées. Madame Faujas, en train de causer dans la cuisine, levait la tête d'un air inquiet. Rose, pour arranger les choses, disait que cette pauvre madame Trouche avait bien du mal. Une nuit, l'abbé, qui n'était point encore couché, entendit dans l'escalier un tapage étrange. Étant sorti avec son bougeoir, il aperçut Trouche abominablement gris, qui montait les marches sur les genoux. Il le souleva de son bras robuste, le jeta chez lui. Olympe, couchée, lisait tranquillement un roman, en buvant à petits coups un grog posé sur la table de nuit.