Alors, l'abbé Surin lui donna obligeamment le nom et l'adresse de sa blanchisseuse, sur le revers d'une de ses cartes de visite. On causait ainsi de toilette, du temps, des récoltes, des événements de la semaine. On passait là une heure charmante. Des parties de raquettes, dans l'impasse, coupaient les conversations. L'abbé Bourrette venait très-souvent, racontant de son air ravi de petites histoires de sainteté, que M. Maffre écoutait jusqu'au bout. Une seule fois madame Delangre s'était rencontrée avec madame Rastoil, toutes deux très-polies, très-cérémonieuses, gardant dans leurs yeux éteints la flamme brusque de leur ancienne rivalité. M. Delangre ne se prodiguait pas. Quant aux Paloque, s'ils fréquentaient toujours la sous-préfecture, ils évitaient de se trouver là, lorsque M. Péqueur des Saulaies allait voisiner avec l'abbé Faujas; la femme du juge restait perplexe, depuis son expédition malheureuse à l'oratoire de l'oeuvre de la Vierge. Mais le personnage qui se montrait le plus assidu était certainement M. de Condamin, toujours admirablement ganté, venant là pour se moquer du monde, mentant, risquant des ordures avec un aplomb extraordinaire, s'amusant la semaine entière des intrigues qu'il avait flairées. Ce grand vieillard, si droit dans sa redingote pincée à la taille, avait la passion de la jeunesse; il se moquait des «vieux», s'isolait avec les demoiselles de la bande, pouffait de rire dans les coins.

—Par ici, la marmaille! disait-il avec un sourire; laissons les vieux ensemble.

Un jour, il avait failli battre l'abbé Surin dans une formidable partie de volant. La vérité était qu'il taquinait tout ce petit monde. Il avait surtout pris pour victime le fils Rastoil, garçon innocent auquel il contait des choses énormes. Il finit par l'accuser de faire la cour à sa femme, et il roulait des yeux terribles, qui donnaient des sueurs d'angoisse au malheureux Séverin. Le pis fut que celui-ci se crut réellement amoureux de madame de Condamin, devant laquelle il se plantait avec des mines attendries et effrayées, dont le mari s'amusait extrêmement.

Les demoiselles Rastoil, pour lesquelles le conservateur des eaux et forêts se montrait d'une galanterie de jeune veuf, étaient aussi le sujet de ses plaisanteries les plus cruelles. Bien qu'elles touchassent à la trentaine, il les poussait à des jeux d'enfant, leur parlait comme à des pensionnaires. Son grand régal était de les étudier, lorsque Lucien Delangre, le fils du maire, se trouvait là. Il prenait à part le docteur Porquier, un homme bon à tout entendre, il lui murmurait à l'oreille, en faisant allusion à l'ancienne liaison de M. Delangre avec madame Rastoil:

—Dites donc, Porquier, voilà un garçon bien embarrassé…. Est-ce Angéline, est-ce Aurélie qui est de Delangre?… Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses.

Cependant, l'abbé Faujas était aimable pour tous les visiteurs, même pour ce terrible Condamin, si inquiétant. Il s'effaçait le plus possible, parlait peu, laissait les deux sociétés se fondre, semblait n'avoir que la joie discrète d'un maître de maison, heureux d'être un trait d'union entre des personnes distinguées, faites pour se comprendre. Marthe, à deux reprises, avait cru devoir mettre les visiteurs à leur aise, en se montrant. Mais elle souffrait de voir l'abbé au milieu de tout ce monde; elle attendait qu'il fût seul, elle le préférait, grave, marchant lentement, sous la paix de la tonnelle. Les Trouche, eux, le mardi, reprenaient leur espionnage envieux, derrière les rideaux; tandis que madame Faujas et Rose, du fond du vestibule, allongeaient la tête, admiraient avec des ravissements la bonne grâce que monsieur le curé mettait à recevoir les gens les mieux posés de Plassans.

—Allez, madame, disait la cuisinière, on voit bien tout de suite que c'est un homme distingué…. Tenez, le voilà qui salue le sous-préfet. Moi, j'aime mieux monsieur le curé, quoique le sous-préfet soit un joli homme…. Pourquoi donc n'allez-vous pas dans le jardin? Si j'étais à votre place, je mettrais une robe de soie, et j'irais. Vous êtes sa mère, après tout.

Mais la vieille paysanne haussait les épaules.

—Il n'a pas honte de moi, répondait-elle; mais j'aurais peur de le gêner…. J'aime mieux le regarder d'ici. Ça me fait davantage de plaisir.

—Ah! je comprends ça. Vous devez être bien fière!… Ce n'est pas comme monsieur Mouret, qui avait cloué la porte pour que personne n'entrât. Jamais une visite, pas un dîner à faire, le jardin vide à donner peur le soir. Nous vivions en loups. Il est vrai que monsieur Mouret n'aurait pas su recevoir; il avait une mine, quand il venait quelqu'un, par hasard…. Je vous demande un peu s'il ne devrait pas prendre exemple sur monsieur le curé. Au lieu de m'enfermer, je descendrais au jardin, je m'amuserais avec les autres; je tiendrais mon rang, enfin…. Non, il est là-haut, caché comme s'il craignait qu'on lui donnât la gale…. A propos, voulez-vous que nous montions voir ce qu'il fait, là-haut?