—Il est capable d'un mauvais coup, affirmait la cuisinière.

Cette année-là, Marthe suivit les cérémonies religieuses de la semaine sainte avec une grande ferveur. Le vendredi, dans l'église noire, elle agonisa, pendant que les cierges, un à un, s'éteignaient sous la tempête lamentable des voix qui roulait au fond des ténèbres de la nef. Il lui semblait que son souffle s'en allait avec ces lueurs. Quand le dernier cierge expira, que le mur d'ombre, en face d'elle, fut implacable et fermé, elle s'évanouit, les flancs serrés, la poitrine vide. Elle resta une heure pliée sur sa chaise, dans l'attitude de la prière, sans que les femmes agenouillées autour d'elle s'aperçussent de cette crise. L'église était déserte, lorsqu'elle revint à elle. Elle rêvait qu'on la battait de verges, que le sang coulait de ses membres; elle éprouvait à la tête de si intolérables douleurs qu'elle y portait les mains, comme pour arracher les épines dont elle sentait les pointes dans son crâne. Le soir, au dîner, elle fut singulière. L'ébranlement nerveux persistait; elle revoyait, en fermant les yeux, les âmes mourantes des cierges s'envolant dans le noir; elle examinait machinalement ses mains, cherchant les trous par lesquels son sang avait coulé. Toute la Passion saignait en elle.

Madame Faujas, la voyant souffrante, voulut qu'elle se couchât de bonne heure. Elle l'accompagna, la mit au lit. Mouret, qui avait une clef de la chambre à coucher, s'était déjà retiré dans son bureau, où il passait les soirées. Quand Marthe, les couvertures au menton, dit qu'elle avait chaud, qu'elle se trouvait mieux, madame Faujas parla de souffler la bougie, pour qu'elle dormît tranquillement; mais la malade se souleva effarée, suppliante:

—Non, n'éteignez pas la lumière; mettez-la sur la commode, que je puisse la voir…. Je mourrais dans ces ténèbres.

Et, les yeux agrandis, comme frissonnant au souvenir de quelque drame affreux:

—C'est horrible, horrible! murmura-t-elle plus bas avec une pitié épouvantée.

Elle retomba sur l'oreiller, elle parut s'assoupir, et madame Faujas quitta la chambre doucement. Ce soir-là, toute la maison fut couchée à dix heures. Rose, en montant, remarqua que Mouret était encore dans son bureau. Elle regarda par la serrure, elle le vit endormi sur la table, à côté d'une chandelle de la cuisine dont la mèche lugubre charbonnait.

—Ma foi, tant pis! je ne le réveille pas, dit-elle en continuant à monter. Qu'il prenne un torticolis, si ça lui fait plaisir.

Vers minuit, la maison dormait profondément, lorsque des cris se firent entendre au premier étage. Ce furent d'abord des plaintes sourdes, qui devinrent bientôt de véritables hurlements, des appels étranglés et rauques de victime qu'on égorge. L'abbé Faujas, éveillé en sursaut, appela sa mère. Celle-ci prit à peine le temps de passer un jupon. Elle alla frapper à la porte de Rose, disant:

—Descendez vite, je crois qu'on assassine madame Mouret. Cependant, les cris redoublaient. La maison fut bientôt debout. Olympe se montra, les épaules couvertes d'un simple fichu, suivie de Trouche, qui rentrait à peine, légèrement gris. Rose descendit, suivie des autres locataires. —Ouvrez, ouvrez, madame! cria-t-elle, la tête perdue, tapant du poing contre la porte.