L'abbé Faujas, au milieu de cette joie triomphante, restait grave. Il avait la victoire rude. Le caquetage de madame de Condamin le fatiguait; la satisfaction de ces ambitieux vulgaires l'emplissait de mépris. Debout, appuyé contre la cheminée, il semblait rêver, les yeux au loin. Il était le maître, il n'avait plus besoin de mentir à ses instincts; il pouvait allonger la main, prendre la ville, la faire trembler. Cette haute figure noire emplissait le salon. Peu à peu, les fauteuils s'étaient rapprochés, formant le cercle autour de lui. Les hommes attendaient qu'il eût un mot de satisfaction, les femmes le sollicitaient des yeux en esclaves soumises. Mais lui, brutalement, rompant le cercle, s'en alla le premier, en prenant congé d'une parole brève.

Quand il rentra chez les Mouret, par l'impasse des Chevillottes et par le jardin, il trouva Marthe seule dans la salle à manger, s'oubliant sur une chaise, contre le mur, très-pâle, regardant de ses yeux vagues la lampe qui charbonnait. En haut, Trouche recevait, chantant une polissonnerie aimable, qu'Olympe et les invités accompagnaient, en tapant les verres du manche des couteaux.

XX

L'abbé Faujas posa la main sur l'épaule de Marthe.

—Que faites-vous là? demanda-t-il. Pourquoi n'êtes-vous pas allée vous coucher?…Je vous avais défendu de m'attendre.

Elle s'éveilla comme en sursaut. Elle balbutia:

—Je croyais que vous rentreriez de meilleure heure. Je me suis endormie…. Rose a dû faire du thé.

Mais le prêtre, appelant la cuisinière, la gronda de ne pas avoir forcé sa maîtresse à se coucher. Il lui parlait sur un ton de commandement, ne souffrant pas de réplique.

—Rose, donnez le thé à monsieur le curé, dit Marthe.

—Eh! je n'ai pas besoin de thé! s'écria-t-il en se fâchant. Couchez-vous tout de suite. C'est ridicule. Je ne suis plus mon maître…. Rose, éclairez-moi.