—Vous vous tuez, dit-il. Ne remuez pas ces souvenirs. Dieu vous tiendra compte de vos souffrances.
—C'est moi qui l'ai envoyé aux Tulettes, reprit-elle, en lui imposant silence d'un geste énergique. Vous tous, vous me disiez qu'il était fou…. Ah! quelle vie intolérable! Toujours, j'ai eu l'épouvante de la folie. Quand j'étais jeune, il me semblait qu'on m'enlevait le crâne et que ma tête se vidait. J'avais comme un bloc de glace dans le front. Eh bien! cette sensation de froid mortel, je l'ai retrouvée, j'ai eu peur de devenir folle, toujours, toujours… Lui, on l'a emmené. J'ai laissé faire. Je ne savais plus. Mais, depuis ce temps, je ne peux fermer les yeux, sans le voir, là. C'est ce qui me rend singulière, ce qui me cloue pendant des heures à la même place, les yeux ouverts…. Et je connais la maison, je l'ai dans les yeux. L'oncle Macquart me l'a montrée. Elle toute grise comme une prison, avec des fenêtres noires.
Elle étouffait. Elle porta à ses lèvres un mouchoir, qu'elle retira tâché de quelques gouttes de sang. Le prêtre, les bras croisés fortement, attendait la fin de la crise.
—Vous savez tout, n'est-ce pas? acheva-t-elle en balbutiant. Je suis une misérable, j'ai péché pour vous…. Mais donnez-moi la vie, donnez-moi la joie, et j'entre sans remords dans ce bonheur surhumain que vous m'avez promis.
—Vous mentez, dit lentement le prêtre, je ne sais rien, j'ignorais que vous eussiez commis ce crime.
Elle recula à son tour, les mains jointes, bégayant, fixant sur lui des regards terrifiés. Puis, emportée, perdant conscience, se faisant familière:
—Écoutez, Ovide, murmura-t-elle, je vous aime, et vous le savez, n'est-ce pas? Je vous ai aimé, Ovide, le jour où vous êtes entré ici…. Je ne vous le disais pas. Je voyais que cela vous déplaisait. Mais je sentais bien que vous deviniez mon coeur. J'étais satisfaite, j'espérais que nous pourrions être heureux un jour, dans une union toute divine…. Alors, c'est pour vous que j'ai vidé la maison. Je me suis trainée sur les genoux, j'ai été votre servante…. Vous ne pouvez pourtant pas être cruel jusqu'au bout. Vous avez consenti à tout, vous m'avez permis d'être à vous seul, d'écarter les obstacles qui nous séparaient. Souvenez-vous, je vous en supplie. Maintenant que me voilà malade, abandonnée, le coeur meurtri, la tête vide, il est impossible que vous me repoussiez…. Nous n'avons rien dit tout haut, c'est vrai. Mais mon amour parlait et votre silence répondait. C'est à l'homme que je m'adresse, ce n'est pas au prêtre. Vous m'avez dit qu'il n'y avait qu'un homme, ici. L'homme m'entendra…. Je vous aime, Ovide, je vous aime, et j'en meurs.
Elle sanglotait. L'abbé Faujas avait redressé sa haute taille, il s'approcha de Marthe, laissa tomber sur elle son mépris de la femme.
—Ah! misérable chair! dit-il. Je comptais que vous seriez raisonnable, que jamais vous n'en viendriez à cette honte de dire tout haut ces ordures…. Oui, c'est l'éternelle lutte du mal contre les volontés fortes. Vous êtes la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute finale. Le prêtre n'a pas d'autre adversaire que vous, et l'on devrait vous chasser des églises, comme impures et maudites.
—Je vous aime, Ovide, balbutia-t-elle encore; je vous aime, secourez-moi.