Madame Rougon le suivit des yeux. Elle questionna Rose longuement, sans rien apprendre. D'ailleurs, elle semblait très-heureuse d'avoir sa fille chez elle; elle parlait amèrement des gens qui vous laisseraient crever à la porte de votre maison, sans seulement vous ouvrir. Marthe, la tête renversée sur l'oreiller, se mourait.

XXII

Dans le cabanon des Tulettes, il faisait nuit noire. Un souffle glacial tira Mouret de la stupeur cataleptique où l'avait jeté la crise de la soirée. Accroupi contre le mur, il resta un instant immobile, les yeux ouverts, roulant doucement la tête sur le froid de la pierre, geignant comme un enfant qui s'éveille. Mais il avait les jambes coupées par un courant d'air si humide, qu'il se leva et regarda. En face de lui, il aperçut la porte du cabanon grande ouverte.

—Elle a laissé la porte ouverte, dit le fou à voix haute; elle doit m'attendre, il faut que je parte.

Il sortit, revint en tâtant ses vêtements, de l'air minutieux d'un homme rangé qui craint d'oublier quelque chose; puis, il referma la porte, soigneusement. Il traversa la première cour, de son petit pas tranquille de bourgeois flâneur. Comme il entrait dans la seconde, il vit un gardien qui semblait guetter. Il s'arrêta, se consulta un moment. Mais, le gardien ayant disparu, il se trouva à l'autre bout de la cour, devant une nouvelle porte ouverte donnant sur la campagne. Il la referma derrière lui, sans s'étonner, sans se presser.

—C'est une bonne femme tout de même, murmura-t-il, elle aura entendu que je l'appelais…. Il doit être tard. Je vais rentrer, pour qu'ils ne soient pas inquiets à la maison.

Il prit un chemin. Cela lui semblait naturel d'être en pleins champs. Au bout de cent pas, il oublia les Tulettes derrière lui; il s'imagina qu'il venait de chez un vigneron auquel il avait acheté cinquante milleroles de vin. Comme il arrivait à un carrefour où se croisait cinq routes, il reconnu le pays. Il se mit à rire, en disant:

—Que je suis bête! j'allais monter sur le plateau, du côté de Saint-Eutrope; c'est à gauche que je dois prendre…. Dans une bonne heure et demie, je serai à Plassans.

Alors, il suivit la grand'route, gaillardement, regardant comme une vieille connaissance chaque borne kilométrique. Il s'arrêtait devant certains champs, devant certaines maisons de campagne, d'un air d'intérêt. Le ciel était couleur de cendre, avec de grandes traînées rosaires, éclairant la nuit d'un pâle reflet de brasier agonisant. De fortes gouttes commençaient à tomber; le vent soufflait de l'est, trempé de pluie.

—Diable! il ne faut pas que je m'amuse, dit Mouret en examinant le ciel avec inquiétude; le vent est à l'est, il va en tomber une jolie décoction! Jamais je n'aurai le temps d'arriver à Plassans avant la pluie. Avec ça, je suis peu couvert.