Félicité baisa Marthe au front, comme si celle-ci avait toujours eu seize ans. Elle tendit ensuite la main à Mouret. Tous deux causaient d'ordinaire sur un ton aigre-doux de moquerie.

—Eh bien! lui demanda-t-elle en souriant, les gendarmes ne sont donc pas encore venus vous chercher, révolutionnaire?

—Mais non, pas encore, répondit-il en riant également. Ils attendent pour ça que votre mari leur donne des ordres.

—Ah! c'est très-joli, ce que vous dites là, répliqua Félicité, dont les yeux flambèrent.

Marthe adressa un regard suppliant à Mouret; il venait d'aller vraiment trop loin. Mais il était lancé, il reprit:

—Véritablement, nous ne songeons à rien; nous vous recevons là, dans la salle à manger. Passons au salon, je vous en prie.

C'était une de ses plaisanteries habituelles. Il affectait les grands airs de Félicité, lorsqu'il la recevait chez lui. Marthe eut beau dire qu'on était bien là, il fallut qu'elle et sa mère le suivissent dans le salon. Et il s'y donna beaucoup de peine, ouvrant les volets, poussant des fauteuils. Le salon, où l'on n'entrait jamais, et dont les fenêtres restaient le plus souvent fermées, étaient une grande pièce abandonnée, dans laquelle traînait un meuble à housses blanches, jaunies par l'humidité du jardin.

—C'est insupportable, murmura Mouret, en essuyant la poussière d'une petite console, cette Rose laisse tout à l'abandon.

Et, se tournant vers sa belle-mère, d'une voix où l'ironie perçait:

—Vous nous excusez de vous recevoir ainsi dans notre pauvre demeure…. Tout le monde ne peut pas être riche.