—Je vous connais plus que vous ne croyez, malgré vos soins à nous cacher vos vertus. On m'a parlé de vous; vous êtes un saint, et je veux être votre amie…. Nous causerons de tout ceci, n'est-ce pas? car maintenant vous êtes des nôtres.

L'abbé Faujas la regarda fixement, comme s'il avait reconnu dans la façon dont elle manoeuvrait son éventail quelque signe maçonnique. Il répondit en baissant la voix:

—Madame, je suis à votre entière disposition.

—C'est bien ainsi que je l'entends, reprit-elle en riant plus haut. Vous verrez que nous voulons ici le bien de tout le monde…. Mais venez, je vous présenterai à monsieur Rougon.

Elle traversa le salon, dérangea plusieurs personnes pour ouvrir un chemin à l'abbé Faujas, lui donna une importance qui acheva de mettre contre lui toutes les personnes présentes. Dans la pièce voisine, des tables de whist étaient dressées. Elle alla droit à son mari, qui jouait avec la mine grave d'un diplomate. Il fit un geste d'impatience, lorsqu'elle se pencha à son oreille; mais, dès qu'elle lui eut dit quelques mots, il se leva avec vivacité.

—Très-bien! très-bien! murmura-t-il.

Et, s'étant excusé auprès de ses partenaires, il vint serrer la main de l'abbé Faujas. Rougon était alors un gros homme blême, de soixante-dix ans; il avait pris une mine solennelle de millionnaire. On trouvait généralement, à Plassans, qu'il avait une belle tête, une tête blanche et muette de personnage politique. Après avoir échangé avec le prêtre quelques politesses, il reprit sa place à la table de jeu. Félicité, toujours souriante, venait de rentrer dans le salon.

Quand l'abbé Faujas fut enfin seul, il ne parut pas embarrassé le moins du monde. Il resta un instant debout, à regarder les joueurs; en réalité, il examinait les tentures, le tapis, le meuble. C'était un petit salon couleur bois, avec trois corps de bibliothèque en poirier noirci, ornés de baguettes de cuivre, qui occupaient les trois grands panneaux de la pièce. On eût dit le cabinet d'un magistrat. Le prêtre, qui tenait sans doute à faire une inspection complète, traversade nouveau le grand salon. Il était vert, très-sérieux également, mais plus chargé de dorures, tenant à la fois de la gravité administrative d'un ministère et du luxe tapageur d'un grand restaurant. De l'autre côté, se trouvait encore une sorte de boudoir, où Félicité recevait dans la journée; un boudoir paille, avec un meuble brodé de ramages violets, si encombré de fauteuils, de pouffs, de canapés, qu'on pouvait à peine y circuler.

L'abbé Faujas s'assit au coin de la cheminée, faisant mine de se chauffer les pieds. Il était placé de façon à voir, par une porte grande ouverte, une bonne moitié du salon vert. L'accueil si gracieux de madame Rougon le préoccupait; il fermait les yeux à demi, s'appliquant à quelque problème dont la solution lui échappait. Au bout d'un instant, dans sa rêverie, il entendit derrière lui un bruit de voix; son fauteuil, à dossier énorme, le cachait entièrement, et il baissa les paupières davantage. Il écouta, comme ensommeillé par la forte chaleur du feu.

—Je suis allé une seule fois chez eux, dans ce temps-là, continuait une voix grasse; ils demeuraient en face, de l'autre côté de la rue de la Banne. Vous deviez être à Paris, car tout Plassans a connu le salon jaune des Rougon, à cette époque: un salon lamentable, avec du papier citron à quinze sous le rouleau, et un meuble recouvert de velours d'Utrecht, dont les fauteuils boitaient…. Regardez-la donc maintenant, cette noiraude, en satin marron, là-bas, sur ce pouff. Voyez comme elle tend la main au petit Delangre. Ma parole! elle va la lui donner à baiser.